Fr_re_Anus

 

Dans l’isolement que génère sa différence, un garçon arbore courageusement les signes de sa féminité. Le malaise qu’il suscite ne se limite malheureusement pas à un simple trouble ; refuser le statut dominant que confère une allure virile constitue une transgression sociale autant que sexuelle. Le moindre accroc dans l’apparence masculine dit la fragilité des catégories. L’adoption d’un statut « minoritaire » entraîne, inévitablement, une dévalorisation d’image. La stigmatisation (que trahit la forme substantivée de l’adjectif «efféminé») est le prix à payer pour échapper à la loi du genre. Loin de jouir de « la femme qui est en lui» (1), le regard des autres scrute et déplore chez celui qu’elle qualifie d’idiot ou de lâche le sacrifice de son intégrité. Les gens instruits y voient pathologie ou fiction. Mais curiosité, pitié, indignation ou moquerie sont l’expression morbide d’un même rejet. La répulsion oscille entre terreur (la castration) et ridicule (la gaudriole). L’efféminé est un malade ou une poupée de carnaval (les « folles » de Genet ou de Carco). La logique paradoxale du «monde à l’envers» (2), tout comme celle du discours psychologique ou médical, doit rassurer ceux qui ont décidé de rien savoir de cette inquiétante étrangeté. (3)
Quant  au garçon incriminé, quand bien même se prêterait-il sciemment au jeu de sa mise en scène (un paradigme qui s’étend de la littérature aux arts plastiques, en passant par les arts du spectacle), sa féminisation n’est ni l’usurpation d’une apparence, ni un mode d’expression. C’est une façon d’être qui attire l’attention presque malgré elle. Si le geste du travestissement n’est que simulacre, les femmes n’ont rien à attendre d’une représentation peu valorisante de leur féminitude (4). Mais, dans un système où la pulsion scopique est pensée comme une prérogative masculine, subir l’affront d’un tel regard (y compris de la part des «homophiles» (5)), est une souffrance que l’efféminé partage, peut-être, avec les femmes.
On objectera, sans doute, que l’ambiguïté sexuelle est à la mode. Le mannequin androgyne sur papier glacé est un modèle chic et cher. Mais il est facile de démontrer que la qualité esthétique accordée à de telles images est proportionnelle au facteur de réversibilité qu’elles présupposent. S’il est vrai que sexisme et homophobie marquent, aujourd’hui, un léger recul, la haine de l’efféminé persiste. Elle se porte sans honte, jusque dans les milieux les plus cultivés. (6)

1. La femme qui était en lui, titre d’un roman de Maurice Rostand paru, chez Flammarion, en 1933.

2. Cf. Frédérick, Tristant, Le monde à l’envers, Paris, Hachette, 1980

3. Sigmund Freud, « Das Umheimliche » 1919, in L'inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, 1985.

4. Néologisme forgé, par Simone de Beauvoir, sur le modèle de la négritude

5. Cf. « Des folles de Saint-Germain-des-Prés au "fléau social". Le discours homophile contre l'efféminement dans les années 1950 : une expression de la haine de soi? » par Georges Sidéris, in Haine de soi - Difficiles identités, sous la direction de E. Benbassa et J.-C. Attias, Bruxelles, Éditions Complexe, 2000.

6. À ceux qui pensent que ce rejet est d’un autre âge, je renvoie, par exemple, aux articles de Michel Schneider et de Françoise Héritier parus dans la revue Philosophie, n°11, Juillet 2007.

 

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