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« Kitsch », « clinquant », « déplacé » ! Les adjectifs cinglants n’ont pas manqué pour accueillir l’événement artistique le plus médiatique de l’automne dernier : l’exposition de dix-sept sculptures monumentales de Jeff Koons dans les appartements royaux et le parc du château de Versailles.

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Fidèle à sa réputation sulfureuse, l’artiste américain génère la polémique. La dernière en date ? Un héritier des Bourbons qui parle de "profanation" et porte plainte (contre qui ?) pour l’usage dégradant qu’il fait de son patrimoine national. (lire l'article du Nouvel-Observateur). Sa plainte a peu de chances d’aboutir, mais il est amusant de noter que des esthètes « de gauche » semblent lui donner raison en affirmant que le « kitsch » de Koons ne fait que mettre en évidence le kitsch de Versailles…

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Qu’est-ce que le « kitsch » ? Un  jeu avec la laideur et la vulgarité… Apprécier le mauvais goût, c’est , au fond, une manière de dire qu’on est plus malin que les autres puisqu’on est capable de dépasser ou déplacer leurs préjugés. Ce qui est gênant, cependant, dans l'utilisation de cette notion, c’est qu’elle semble entériner  une conception universelle du beau et du laid. Koons, dans un entretien accordé récemment à Libé, se défend d’être kitsch, il affirme détester ce mot qui ne décrit en rien son travail. Là où nous voyons l’expression d’un « décalage » provocateur entre le raffinement de la culture française traditionnelle et la fascination américaine pour ce qui est vulgaire et clinquant, Koons (et ceux qui l’apprécient) voient, plutôt, une véritable démarche esthétique, un travail sur les clichés de la culture pop, certes, mais moins pour en dénoncer la bêtise  ou la laideur (qu'est-ce qui est bête, là-dedans ? Le singe de Michael Jacson ? et qu'est-ce qui est laid ? les jouets d'enfants ? la porcelaine ?) que pour cerner les secrets de leur popularité et détourner, si possible, l’émotion qu'ils sont susceptibles de générer… Autant dire, qu'il s'agit de sensibilité et du refus par l'élite intellecturlle de se laisser entraîner sur le terrain glissant du pathétique.

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Méfions-nous des clichés ! Il serait trop facile de prendre l’ex-mari de la Cicciolina pour un Yankee inculte, surfant sur la vague d’une esthétique racoleuse. Ce serait surtout nier le travail fourni, non seulement par l’artiste, mais par les instigateurs de son exposition, peu soupçonnables de tomber dans pareil panneau. Aussi délirante que puisse sembler leur entreprise, elle fut préparée avec un soin qui se traduit dans la pertinence des choix effectués et la perfection de l’installation.

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Il est désolant d’entendre des esprits chagrins déclarer, d’abord, que l’exposition est ratée et, deuxièmement, qu’ils ne l’ont pas vu et n’ont pas l’intention de la voir. Ce refus d’en faire l’expérience traduit, purement et simplement, leur peur de se laisser séduire. Car il convient, avant tout, de vérifier sur pièce l’effet et la valeur d’une telle « dépense » (dans tous les sens du terme). Alors, à moins d’adopter la position ultra-réactionnaire d’un Jean Clair, on pourra difficilement se scandaliser d’un geste artistique qui est tout sauf iconoclaste. Les œuvres, présentées de manière classique, agissent sans agressivité dans un cadre qui les magnifie sans jamais pâtir de leur présence, bien au contraire. À en croire Laurent Le Bon, l’un des deux commissaires de l’exposition, les visiteurs sont invités à admirer des « chefs d’œuvres », dans la seule fin de se « divertir, aux deux sens du terme, au-delà des clichés ». Après tout, si scandale il y a, il relève d’une salutaire pédagogie. Ce n’est pas tant le choc de l’ancien et du moderne qui étonne, que de faire, de visu, l’expérience d’une très impressionnante monumentalité.

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Cependant, un autre argument vient à la bouche des détracteurs. On accuse Jean-Jacques Aillagon (ex-conseiller de François Pinault au Palazzo Grassi de Venise) de collusion d’intérêts. Entretenant des liens étroits avec l’homme d’affaire (principal prêteur et financeur), il caresserait le dessein de faire monter la cote de Koons, grâce au prestige de Versailles qu’il dirige désormais. Il serait facile de rétorquer que ni Pinault ni Koons n’avaient besoin de cela. Que l’amitié entre les deux hommes ait facilité une démarche coûteuse et compliquée, que l’industriel y ait trouvé l’occasion de réactiver son Split Rocker (sculpture géante composée de 170 000 plans de fleurs) pour un coût (à sa charge) d’un million d’euros, est indéniable.

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Est-ce tellement coupable ? Ne devrait-on, plutôt, se réjouir 1°) qu’une des grosses fortunes planétaires préfère l’investissement dans les œuvres d’art plutôt que dans n’importe quel trafic boursier ? 2°) que les trésors d’une collection privée nous deviennent ainsi accessibles ? 3°) Que soit offerte, ainsi, la possibilité d’admirer, pour la première fois en France, l’œuvre d’un artiste de cette importance ?

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Le dégoût de l’argent, du pouvoir, d’un luxe « versaillais », viscéralement inscrit dans certaine conscience républicaine, est-il une raison de se priver de la jouissance baroque des images qui dialoguent entre elles ? de la variation des lumières et des reflets sur les matières chromées ? du jeu des formes et des couleurs qui s’entrechoquent pour produire de joyeuses étincelles ?

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« Tout cela est absurde ! », dit la Marie-Antoinette du film de Sofia Coppola qu’on empêche d’enfiler simplement sa chemise au réveil. À quoi sa dame d’honneur, la regardant grelotter d’un air un peu sadique, réplique sèchement : « Tout cela, Madame, c’est Versailles ! ».  Au bon sens rousseauiste de la jeune Autrichienne s’oppose la rhétorique de la vieille aristocrate française.

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Ce n’est, au fond, qu’une affaire de « bathmologie », cette science des degrés rêvée naguère par Roland Barthes. La fête des sens n’en reste pas moins une fête du sens. Non pas, certes, sous la forme d’une méditation philosophique, encore moins d’une critique de l’histoire ou de la société. Fasciné par le pouvoir et l’argent, Koons passera difficilement pour un artiste engagé. Mais pourquoi ne pas admettre qu’il y a, dans son entreprise, quelque chose d’extrêmement intelligent, comme un piège qui acquiert, dans le contexte versaillais, une dimension quasiment sublime ?

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Nous ne pouvons savoir la place qu’occupera Jeff Koons dans l’histoire de l’art des siècles futurs ; mais parions que Jeff Koons Versailles restera, comme une date importante, dans l’histoire des expositions du premier XXIe siècle.

Devant le très gros succès populaire rencontré, l’exposition a été prolongée jusqu’au 4 janvier. Il est encore temps d’aller la voir.

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