l’artiste dans un magasin de porcelaine

Skall n’a rien d’un potier. Il aime la vaisselle, c’est tout !
Il goûte aussi la transparence du verre.
Il adore les perles, les camées, tous ces machins qui brillent et qui étincellent.
Il n’a rien contre le strass, à condition de pas disposer de vrais diamants ou de vrais rubis.
Skall est un artiste lâché dans un magasin de porcelaine. Il ne sait pas ce qu’il cherche, mais il sait ce qu’il trouve et compose ses sculptures à partir de ça, assemblages audacieux dont l’équilibre défie les lois de la pesanteur. Il ne manie pas le feu, la cuisson de la terre ; il fait scintiller la substance autrement. Profondément baroque, son œuvre est un délire formel, une tornade de matière et d’imagination.

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Skall aime les belles choses, mais, pour lui aussi, « le beau est forcément bizarre ». Indifférent à la valeur marchande des objets, il arpente les marchés aux puces comme à la belle époque du surréalisme. D’un geste sûr, il s’approprie son bien. Sous ses doigts de fée, le bon grain se sépare de l’ivraie, la merveille apparaît dans l’ordure. Rien de rationnel dans cette façon d’agir. Le magicien fait de l’or avec du toc, du Sèvre avec du plastique, du vieux Saxe avec du plâtre peint…


Skall cultive un jardin secret, c’est le souvenir d’un Orient lointain où il passa une partie de sa jeunesse. Des images de « pudja » avec des offrandes de fruits et de fleurs restent gravées dans son regard. Désormais, il vit comme un sâdhu dans la jungle des villes, un moine du XIIIe arrondissement, un paysan de Paris aux rayons de supermarché des frères Tang.
Mais Skall n’a rien de dogmatique. L’archaïsme et l’exotisme de sa production sont vite rejoints pas une extrême modernité. C’est une expérience corporelle, la somme des perceptions et des affects d’un homme qui ouvre les yeux sur le monde et qui est capable, de révéler un paradis dans l’enfer de la banalité.


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Skall est lui-même la plus convaincante de ses créations. Il faut avoir vu ses performances, parfois splendidement photographiées, où il apparaît quasi-nu, chaussé de cothurnes en boîtes de conserves ou en pantoufles de poulets crus, le corps enrubanné, la tête coiffée de branches ou de plumes. Il se métamorphose alors en nuage, en oiseau de paradis, en cerf en rut… On comprend alors qu’il se trouve à la tête d’un univers dont il ne livre, à chaque apparition publique, que quelques aperçus rapides, mais dont il contrôle la cohérence et l’unité.
Il ne s’agit, en aucun cas, d’un programme intellectuel. Plutôt de l’incarnation d’une certaine sagesse, d’une certaine étrangeté, aussi, car, s’il se sent bien partout, Skall n’est chez lui nulle part.


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Ne lui parlez pas de sobriété, de bon goût, ces valeurs bourgeoises ! Parlez d’harmonie, plutôt, d’équilibre atteint, de joie, aussi, et de santé émue.
Le pharmakon de l’art est savamment dosé. Car il existe une morale du dérèglement, un garde-fou qui maintient l’artiste au bord de l’abîme auquel il emprunte un parfum d’extase. La folie du monde est le vocabulaire avec lequel Skall, l’optimiste, trace les lignes d’une espérance à laquelle il ne renonce jamais. Son œuvre est un talisman.
Prenons n’importe laquelle de ces lanternes d’Aladin géantes où s’accumulent des figurines, où gambadent des monstres, où s’égarent des bouddhas… La pagaille des menus objets se fait pagode, monstre marin, ville engloutie… Ce sont des paysages où, comme dans la peinture chinoise, sommeillent des dragons.


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La bonne déesse, debout sur son char tiré par un attelage de prestige, s’avance, fendant la foule des fantômes, dans le monde de ce qui existe.
Le cortège entraîne, dans son sillage, toute la fantasmagorie de l’artiste, les éléments montés en écaille les uns sur les autres. Ascension d’audace et d’humour. Quelque chose de sacré s’exprime dans le scintillement des idoles. Quelque chose comme l’abolition de toute séparation entre nature et artifice. Il n’y a pas un millimètre de matière qui ne soit secoué d’électricité magique.


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Les sculptures de Skall sont revitalisantes, elles pompent des énergies subtiles et les redistribuent au gré de leur fantaisie souveraine. Ce sont des narghilés qui fument, des soupières qui bouillonnent, des photophores qui clignotent, des tabernacles où rougeoie l’hostie d’un désir polymorphe.