17 janvier 2009
Le plus bel homme du monde
Alors, voilà, je viens de recevoir cette très belle carte postale :
"Le plus bel homme du monde". Cela ne s’invente pas !
Je me suis dit que ce serait dommage de ne pas savoir qui était Paul Swan : Peintre, sculpteur, danseur, acteur, poète et personnalité excentrique.
Né dans une ferme du Midwest des États-Unis, au sein d'une famille dominée par une mère rigide méthodiste, Paul Swan (1883-1972), fut influencé par Oscar Wilde, et opta rapidement pour un style de vie esthète.
Swan abandonna la maison à l’âge de 15 ans pour rejoindre, peu de temps après, le Art Institute of Chicago où il étudia la peinture sous la direction de John H. Vanderpoel (1857-1911) et la sculpture sous celle de Lorado Taft (1857-1953).
Paul Swan sculpteur
Il gagna New-York 1903, où il se fit employer comme illustrateur dans la Butterick pattern company. C’est là qu’étant aller admirer l’actrice russe Alla Nazimova, alors en tournée aux USA, dans le rôle de Hedda Gabler, il lui offrit son portrait. Celle-ci, touchée et très impressionnée, lui commanda d’autres tableaux. Avec le gain de cette vente, Swan put partir en Grèce où il admira la sculpture classique et commença à étudier la danse.
Rapidement, il comprit qu’il pourrait gagner sa vie en tant que danseur. C’est alors qu’un impresario trouva la formule publicitaire qui l’accompagna sa vie durant : « Le plus bel homme du monde » !
En 1912, un critique du journal Patrie, à Athènes, écrivit : « Aucun étranger, depuis Lord Byron, n’avait reçu un tel accueil du public grec ». D’autres journalistes parlent de lui comme de la réincarnation d’un ancien dieu.
Swan devint l’élève du Mikhail Mordkin, une star des Ballets russes de Diaghilev. Il suivit également des cours d’Adreas Pavley, du Ballet Pavley-Oukrainsky.
Durant sa carrière de danseur, Swan eut l’occasion de danser avec Ted Shawn, Ruth St. Denis et Isadora Duncan. Il se produisit de New-York à Paris, de San-Francisco à Atlanta et New Orlean, de Buenos Aires à Santiago.
Une chanson de Fred Astair (Adele’s Song) le cite : « Don’t ever think you’re a Paul Swan ! »
Il donna un récital de danse au Théâtre des Champs Elysées en 1925.
le studio parisien de Paul Swan
Pendant ce temps, on le considérait déjà, en Amérique, comme le chef de file de la « danse classique ». en même temps qu'il était devenu un peintre et sculpteur à succès (en 1930, le NYT le qualifia de « Léonard de Vinci américain ».
Paul Swan, Jeanne d'Arc, 1922
Paul Swan, Les trois Grâces, 1927
Bisexuel, marié et père de deux enfants, il représente la quintessence de l'excentrique et du « Camp ». Dans les dernières années de sa vie, il ne sortait jamais qu’outrageusement maquillé et habillé avec des vêtements qu’il fabriquait lui-même.
En 1965, Andy Warhol tourna un film dans lequel Paul Swan, âgé de 82 ans tentait de recréer l’un des solos de sa jeunesse.
Andy Wahrol, Paul Swan, 1965, 66', 16mm, coul.
Dans ce film, Warhol ni Swan ne tentent d’atténuer le caractère pathétique de ce vieillard qui avait été « le plus bel homme du monde ».…
Dans un autre film de Warhol, Camp, 1965, 70', Paul Swan apparaît aux côtés de Gerard Malanga, Baby Jane Holzer, Mar-Mar Donyle, Jodie Babs, Jack Smith et Mario Montez. Les acteurs chantent, dansent, blaguent ou font les pitres. Jack Smith accomplit des prouesses pour ouvrir une porte de placard. Le plateau est aménagé comme un théâtre familial : quand l'un fait son spectacle, les autres applaudissent.
Paul Swan
07 janvier 2009
Dans les nuages
On me demande parfois lequel de mes livres m'est le plus cher.
Ce qui me panique, dans la question, c'est évidemment l'emploi du singulier. Quoi ? un seul ? Et, le "plus cher", dans quel sens ? Ou, si je partais sur une île déserte, et s'il fallait n'en sauver qu'un seul d'un incendie, etc.
Je ne ferai pas le coup de Cocteau répondant à la question : "— Si votre maison brûlait, qu'emporteriez-vous ? — Le feu !" Mais, bon…
Sur une île déserte, que ferais-je d'un seul livre ? Pour être "le plus cher", le livre ne doit-il pas, d'abord et avant tout, rester en compagnie des autres ? Je souffre, déjà, en pensant à tous ces livres que j'ai prêtés et qu'on ne m'a pas rendus… "Ne prêtez jamais vos livres, disait, je crois, Anatole France, les seuls qui me restent sont ceux que l'on m'a prêtés".
Donc, la question n'a pas de sens… Ou alors ?
Si, peut-être… Mais, à condition de la poser régulièrement, car il en va des livres comme des être qui vont et qui viennent, qui deviennent indifférents après vous avoir été si chers, et nécessaires, mais qui vous trompent un jour, vous échappent ou vous trahissent… Il faut changer de livre préféré souvent, tous les jours, même. Rédiger cette page me permettra-t-il de glisser au suivant, poursuivant la quête infinie du Livre (Ô Mallarmé !) ?
Tant il est vrai que la bibliophilie est, avant tout, une bibliomanie, c'est-à-dire une maladie ou, plutôt, une perversion. Sur le sujet de la perversion, mon point de vue est très exactement celui de Roland Barthes : je pense comme lui que la perversion, c'est "ce qui vous rend heureux". Toutefois, ce bonheur s'accompagne inévitablement de souffrances. L'art consiste sans doute à ne pas rester prisonnier d'une seule perversion qui deviendrait alors une obsession, une monomanie (Seule une seconde perversion peut vous sauver d'une perversion princeps).
On interprètera comme on voudra ces propos liminaires. Il est bien évident que ce blog constitue déjà, en lui-même, une entreprise perverse, une production inutile… Autre définition de la perversion : le refus de faire un enfant ! Rien ici qui ressemble à un travail, à une œuvre, à un texte définitivement écrit…
Toujours est-il qu'il y a un livre que j'aime beaucoup en ce moment (je ne le possède que depuis peu, bien que je le connaisse depuis longtemps) et je voudrais tenter ici de dire pourquoi.
Alors, de quoi s'agit-il ?
Ceci.
Son beau cartonnage rouge et or, maculé d'une trainée d'eau qui souligne son âge (non datée, sa publication remonte à 1878), est la promesse d'un contenu riche et complexe : Sarah Bernhardt (le point d'accroche), Georges Clairin (l'illustrateur, l'amant de S.B et, peut-être, le véritable auteur du livre), l'aérostat (qui est le sujet insoupçonné du livre), et le mystère de la chaise.
Sarah Bernhardt, photographiée par Nadar
Le peintre Georges Clairin (dit "Jojotte") devant son chevalet
Objet incongru, la chaise apparaît, d'emblée comme ce qui m'attire vraiment sur la couverture du livre.
Sarah Bernhardt, Clairin, bref, le "studium" (l'histoire de l'art et du théâtre), ne sont que des prétextes…
Ce qui me touche, m'intrigue et me ravit, le "punctum" en un mot, c'est… la chaise !
Regardez-la ! Son dossier possède deux yeux et une bouche : c'est elle qui vous regarde.
La chaise est vivante et elle me fait de l'œil ! Elle voit, elle parle. Elle est le personnage principal, la narratrice de cette petite fiction.
À première vue, le livre est donc totalement incongru. Son apparence extérieure m'égare sur des pistes contradictoires. Une actrice et un peintre (liés par une liaison amoureuse de notoriété publique) signent ensemble ce conte enfantin mettant en scène une chaise animée…
Ce faisant, le vrai sujet du livre, c'est ce petit ballon qui flotte, en haut et à gauche, sur la couverture :
Pourtant, ce montage improbable (une star célébrissime, son amant peintre, une chaise loquace et un ballon) devait paraître moins bizarre au moment de la parution du livre. 1878, c'est l'année de l'Exposition universelle de Paris, la plus grande qui ait encore jamais eu lieu. Or, le "clou" de cette exposition, c'était justement le ballon captif de Monsieur Henri Giffard à qui les artistes "reconnaissants" (Sarah Bernhardt et Georges Clairin) dédient leur ouvrage.
Henri Giffard est le créateur des ballons captifs publics qui furent, pendant des décennies, l’attraction majeure des Expositions.
C’est pendant celle de 1867 que Giffard installa son premier grand ballon captif à vapeur de 5 000 mètres cubes. Il connut un énorme succès ; l’impératrice Eugénie elle-même tint à y monter.
En 1878, l'attraction est le colossal captif, le Flesselles, que Giffard place dans la cour des Tuileries : ce ballon détient tous les records de dimension. Il contient 25 000 mètres cubes d’hydrogène pur. Il a un diamètre de 36 mètres et une hauteur de 55 mètres. La nacelle, de 6 mètres de diamètre, peut enlever à chaque ascension 50 voyageurs à 600 mètres.
Du 10 juillet au 4 novembre 1878, le grand ballon emmène 35 000 passagers sans aucun incident notable.
Toujours exploité en 1879, il fut finalement détruit au sol, par un ouragan.
Giffard, ne s'accommodant pas de sa cécité naissante, se suicida en avril 1882, léguant son patrimoine à la Nation, pour qu'il serve aux pauvres et à des buts scientifiques et humanitaires.
Il fut ainsi le mécène de nombreux aéronautes.
Panoramas
Dans les nuages, le livre de Clairin et S.B., témoigne ainsi d'un événement "spectaculaire" majeur qui occupa les Parisiens en 1878. Le "spectacle" est constitué par le prodige technique (la performance et l'efficacité de l'aérostat) et par les images merveilleuses qu'il génère, notamment grâce à la photographie, non seulement celles du ballon, mais aussi celles prises en vol, qui sont Les premières vues "panoramiques" de Paris :
"Et puis rien ! rien !… la terre au-dessous, le ciel au-dessus… Je suis dans les nuages. J'ai laissé Paris brumeux, je trouve un ciel bleu et un soleil radieux. le petit panier plonge dans une vapeur laiteuse toute tiède de soleil. Autour de nous des montagnes opaques aux crètes irisées, une petite ligne de couleur du plomb qui repousse le second plan. C'est admirable ! c'est stupéfiant !
Pas un bruit, pas un souffle. Ce n'est pas du silence, c'est l'ombre du silence. C'est doux, estompé.
J'entends dona Sol murmurer :
— Il me plaîrait vivre toujours ainsi.
Mais tout à coup le décor change : les nuages s'écartent, et l'aérostat se met à descendre au-dessus du pont de la Concorde, à une centaine de mètres du point de départ.
La foule qui se trouve encore réunie dans la xour des Tuileries se précipite vers les quais. Nous semblons, nous, nous précipiter dans la Seine.
— C'est une farce que je leur fait, dit Louis Godard ; vous allez voir.
Aussitôt il vide un sac de lest et nous remontons vers le ciel."
Ainsi, ce livre qui se présente comme une fiction recèle un intérêt documentaire. Il témoigne de la portée médiatique d'un événement (les journaux sont plein d'articles et d'images sur le même sujet). Il possède à la fois une valeur scientifique (traduisant une performance technique) et une valeur artistique (célébrant la beauté d'un spectacle). Il n'en conserve pas moins une grande fantaisie qui place ses auteurs, Sarah Bernhardt et Clairin, au niveau des grands poètes excentriques, chansonniers et écrivains, qui fréquentent, à peu près à la même époque, les cafés-chantants, les cabarets d'artistes, le club des Hydropathes ou le Chat Noir : Charles Cros, Émile Goudeau, Alphonse Allais et tant d'autres…)
Ceci est d'autant plus remarquable que, si Sarah est, jusqu'à aujourd'hui, restée célèbre pour ses excentricités (elle dort dans un cercueil, élève des crocodiles et des panthères, joue "au crocket avec des têtes de mort coiffées de perruques Louis XIV", etc., Clairin, quant à lui, ne bénéficie plus guère que de la réputation d'avoir été, avec Mucha, le peintre "officiel" de Sarah Bernhardt…
Sarah Bernhardt, par Clairin
Sarah Bernhardt, par Mucha (affiche de Théodora)
Or, l'artiste mondain, le peintre académique par excellence, se révèle ici non seulement un dessinateur remarquable mais un concepteur d'ouvrage extraordinaire. Ses planches, teintées d'humour et d'ironie, sont d'une grande et véritable imagination :
Il est vrai que le livre illustré, à la fin du XIXe siècle, est un champ inépuisable d'expérimentations où les illustrateurs rivalisent de virtuosité. Le domaine reste, me semble-t-il, en grande partie inexploré, même si on se plaît à reconnaître que l'estampe est un terrain privilégié pour les artistes "modernes" (Toulouse Lautrec, les Nabis, etc.). Impressions d'une chaise — et l'emploi du mot "impression" évoque peut-être, alors, le mouvement impressionniste dont il est l'exact contemporain — est tout à fait caractéristique de cet état d'esprit. Des artistes conventionnels dans leur pratique professionnelle ordinaire, deviennent des fantaisistes imaginatifs dans un espace particulier, réservé aux amateurs les plus éclairés.
Me laisse, notamment, pantois d'admiration, l'incipit du livre, où le dessin tout entier (représentant les deux auteurs avec la chaise) sert de lettrine : un M gigantesque et magnifique :
À condition d'admettre une étroite collaboration entre Clairin et Sarah (et je ne vois pas pourquoi il faudrait, a priori, l'exclure, puisqu'elle est revendiquée par la double signature), Dans les nuages est un livre remarquable, un objet conceptuel, une œuvre qui allie littérature et arts plastiques, jouant de la mise en page, de l'illustration et de la mise en abyme des personnages (les auteurs sont aussi les personnages) et des situations, animant un objet inerte (une chaise), ici doué d'esprit et de parole…
L'humour de Sarah Bernhardt
Sarah Bernhardt, comme toutes les vedettes de son rang, a fait l'objet d'innombrables caricatures. Ces charges, plus ou moins bienveillantes, finissent toujours, on le sait, par servir la renommée de l'artiste incriminé, dont la célébrité ne fait que s'accroître au fur et à mesure qu'elle est fustigée. Sarah Bernhardt en a abondamment joué pendant toute sa carrière, notamment lorsqu'elle voyageait en Amériques, où l'entertainment pratiquait déjà, bien plus qu'en Europe, l'art de la publicité.
On ne sait pas qui a vraiment écrit le texte de Dans les nuages. Mais on y trouve des pointes comme celle-ci : "—Mais vous allez être trempée, mademoiselle, dit le jeune homme désolé. — Oh ! n'ayez crainte, Monsieur. Je suis si mince que je passe entre les gouttes."
La maigreur de Sarah était l'une de ses caractéristiques les plus souvent mises en avant. "Un fiacre vide s'arrête devant la comédie française. Sarah Bernhardt en descend."
On a représenté Sarah Bernhardt sous les formes corporelles les plus variées, celle d'une asperge, par exemple :
Le plaisir ou le "bonheur" livresque que me procure Dans les nuages, impressions d'un chaise réside, comme on le voit, dans la concentration d'éléments disparates. Témoignage culturel d'une époque (la "Belle" Époque), il en restitue le caractère "spectaculaire" sur le mode d'une fantaisie débridée. On y trouve la marque d'un corps éloquent (celui de Sarah Bernhardt), mais ce corps particulier, étrange, excentrique, est lui-même doublé par une sorte d'effigie ou de marionnette (la chaise). On y explore la possibilité euphorique d'une manifestation du progrès (le voyage dans les airs devenu possible grâce à la technique moderne) ; et cette "envolée" réconcilie entre elles des conceptions naturalistes (scientifiques) et idéalistes (poétiques).
Enfin, le livre semble bien être le résultat d'une rencontre telle que la vie en produit parfois. Sarah Bernhardt et Georges Clairin ont fait un livre !
Ils se sont envoyés en l'air, et ils ont voulu que ça se sache.
06 janvier 2009
SKALL
l’artiste dans un magasin de porcelaine
Skall n’a rien d’un potier. Il aime la vaisselle, c’est tout !
Il goûte aussi la transparence du verre.
Il adore les perles, les camées, tous ces machins qui brillent et qui étincellent.
Il n’a rien contre le strass, à condition de pas disposer de vrais diamants ou de vrais rubis.
Skall est un artiste lâché dans un magasin de porcelaine. Il ne sait pas ce qu’il cherche, mais il sait ce qu’il trouve et compose ses sculptures à partir de ça, assemblages audacieux dont l’équilibre défie les lois de la pesanteur. Il ne manie pas le feu, la cuisson de la terre ; il fait scintiller la substance autrement. Profondément baroque, son œuvre est un délire formel, une tornade de matière et d’imagination.
Skall aime les belles choses, mais, pour lui aussi, « le beau est forcément bizarre ». Indifférent à la valeur marchande des objets, il arpente les marchés aux puces comme à la belle époque du surréalisme. D’un geste sûr, il s’approprie son bien. Sous ses doigts de fée, le bon grain se sépare de l’ivraie, la merveille apparaît dans l’ordure. Rien de rationnel dans cette façon d’agir. Le magicien fait de l’or avec du toc, du Sèvre avec du plastique, du vieux Saxe avec du plâtre peint…
Skall cultive un jardin secret, c’est le souvenir d’un Orient lointain où il passa une partie de sa jeunesse. Des images de « pudja » avec des offrandes de fruits et de fleurs restent gravées dans son regard. Désormais, il vit comme un sâdhu dans la jungle des villes, un moine du XIIIe arrondissement, un paysan de Paris aux rayons de supermarché des frères Tang.
Mais Skall n’a rien de dogmatique. L’archaïsme et l’exotisme de sa production sont vite rejoints pas une extrême modernité. C’est une expérience corporelle, la somme des perceptions et des affects d’un homme qui ouvre les yeux sur le monde et qui est capable, de révéler un paradis dans l’enfer de la banalité.
Skall est lui-même la plus convaincante de ses créations. Il faut avoir vu ses performances, parfois splendidement photographiées, où il apparaît quasi-nu, chaussé de cothurnes en boîtes de conserves ou en pantoufles de poulets crus, le corps enrubanné, la tête coiffée de branches ou de plumes. Il se métamorphose alors en nuage, en oiseau de paradis, en cerf en rut… On comprend alors qu’il se trouve à la tête d’un univers dont il ne livre, à chaque apparition publique, que quelques aperçus rapides, mais dont il contrôle la cohérence et l’unité.
Il ne s’agit, en aucun cas, d’un programme intellectuel. Plutôt de l’incarnation d’une certaine sagesse, d’une certaine étrangeté, aussi, car, s’il se sent bien partout, Skall n’est chez lui nulle part.
Ne lui parlez pas de sobriété, de bon goût, ces valeurs bourgeoises ! Parlez d’harmonie, plutôt, d’équilibre atteint, de joie, aussi, et de santé émue.
Le pharmakon de l’art est savamment dosé. Car il existe une morale du dérèglement, un garde-fou qui maintient l’artiste au bord de l’abîme auquel il emprunte un parfum d’extase. La folie du monde est le vocabulaire avec lequel Skall, l’optimiste, trace les lignes d’une espérance à laquelle il ne renonce jamais. Son œuvre est un talisman.
Prenons n’importe laquelle de ces lanternes d’Aladin géantes où s’accumulent des figurines, où gambadent des monstres, où s’égarent des bouddhas… La pagaille des menus objets se fait pagode, monstre marin, ville engloutie… Ce sont des paysages où, comme dans la peinture chinoise, sommeillent des dragons.
La bonne déesse, debout sur son char tiré par un attelage de prestige, s’avance, fendant la foule des fantômes, dans le monde de ce qui existe.
Le cortège entraîne, dans son sillage, toute la fantasmagorie de l’artiste, les éléments montés en écaille les uns sur les autres. Ascension d’audace et d’humour. Quelque chose de sacré s’exprime dans le scintillement des idoles. Quelque chose comme l’abolition de toute séparation entre nature et artifice. Il n’y a pas un millimètre de matière qui ne soit secoué d’électricité magique.
Les sculptures de Skall sont revitalisantes, elles pompent des énergies subtiles et les redistribuent au gré de leur fantaisie souveraine. Ce sont des narghilés qui fument, des soupières qui bouillonnent, des photophores qui clignotent, des tabernacles où rougeoie l’hostie d’un désir polymorphe.







































