19 février 2009
Merodack-Jeaneau
Dans le désordre de mon bureau, sur un mur tout aussi désordonné que le reste, se trouve, près de la fenêtre, dans un petit cadre que j'ai fait faire, un dessin que j'aime bien.
Heureuse surprise. Je tombe, aujourd'hui, dans un blog ami, sur une page consacrée à son auteur, que je croyais totalement oublié et méprisé. On peut notamment y lire une très beau texte d' Hector Fleischmann, parue dans le Beffroy, en 1902.
Or, la lecture de cette page redonne vie à mon gentil centaure. Il m'en semble tout ragaillardi…
Du coup, je l'ai pris en photo et reproduit ici, ne serait-ce que pour donner envie d'aller faire un tour sur Livrenblog, qui est vraiment très bien…
Et comme Merodack-Jeaneau (l'artiste en question) était également illustrateur, comme on peut le voir sur ce site consacré à Han Ryner, je me suis dit qu'il n'était pas déplacé dans ma petite série de grands artisans de l'image à la Belle Époque.
16 février 2009
Albert ROBIDA
Albert Robida (1848-1926)
est écrivain, dessinateur, graveur, illustrateur, caricaturiste…
Ses talents sont variés, son œuvre est brillante, innombrable…
Il a écrit des dizaines de romans (d'aventure, d'anticipation), publié des ouvrages sur le patrimoine et l'architecture…
Il a aussi illustré les livres des autres, réalisé des milliers d'images pour les journaux et périodiques de son temps.
Son génie nous écrase, nous laisse pantois !
Robida, plus facétieux que Jules Verne, à tout inventé :
La télévision, les machines de guerre du XXe siècle, toutes sortes de fusées et de soucoupes volantes…

Téléphonoscope, hors-texte du Vingtième Siècle, 1883
(le spectateur regarde le théâtre de chez lui, grâce à cet appareil !)
J'avais entrepris d'écrire un article un peu fourni, mais j'ai rencontré un problème de liaison avec le site, tout ce que j'avais fait a été effacé. Je n'avais pas enregistré de "brouillon" et, maintenant, je n'ai plus le courage de recommencer.
Qu'importe ! il existe une association des amis d'Albert Robida à laquelle il est possible d'adhérer et qui publie un excellent bulletin. De nombreux sites le citent, en parlent, l'exposent…
On aussi peut télécharger quelques uns de ses ouvrages, sur le site de l'association ou sur celui de Gallica…
Robida a été un grand fantaisiste…
La sortie de l'Opéra en l'an 2000
Et un grand observateur.
De son temps, il a conservé, en image, le témoignage du Chat Noir :
Dans La Caricature, journal qu'il a lui-même créé, il fait le portrait d'Émile Zola…
et évoque les bains de mer :
Afin d'alimenter ma série d'illustrateurs (tout juste entamée par Guillaume), pour ne pas en interrompre le fil ténu, je vais tout de même reproduire quelques images, prises dans ma collection de cartes postales et de chromos publicitaires. Il s'agit de vues du "Vieux Paris", cette attraction spectaculaire organisée par Robida durant l'Exposition Universelle de 1900.
C'est très amusant, la réalisation de ce Paris imaginaire, disparu quelques années plus tôt, du fait de la restructuration haussmannienne de la capitale.
"Cette résurrection du Paris d'autrefois est l'œuvre d'un maître artiste dont l'érudition égale le talent, M. Robida, qui a choisi judicieusement dans les vestiges du passé, groupé et juxtaposé avec un art infini pour l'harmonie de l'ensemble les morceaux les plus intéressants, les plus typiques du moyen âge, de la Renaissance, du XVIIe et du XVIIIe siècles." (1900, L'Exposition de Paris, Guide illustré du Bon Marché)
Le Vieux Paris était installé au cœur de l'Exposition, sur les berges de la rive droite, au bas du Trocadéro. Il s'étalait sur une longueur de 260 mètres.
Paris Exposition 1900, Librairie Hachette & Cie, Paris, 1900
J'ai la chance d'avoir un guide entièrement consacré à cette attraction.
Grâce à lui, je peux m'y promener, en imagination…
On y trouve la maison du pendu :
Un grand théâtre :
Enfin, je suis également très content de posséder un exemplaire de l'Ile des Centaures, texte et dessins de Robida. Je ne l'ai jamais lu, mais je regarde parfois les images, qui me font rêver…
Les livres de Robida sont assez rares. Is sont chers, car ils attirent les collectionneurs. Très peu sont réédités. Regardez dans votre grenier, vous en retrouverez peut-être quelques uns !
14 février 2009
MAIS C'EST DANS LE TEXTE !
N'ayant guère le temps d'alimenter ce blog. Je me propose d'exposer quelques uns de ces illustrateurs merveilleux de la Belle Époque. Ils sont mal connus, aujourd'hui, quasiment oubliés, sauf de quelques amateurs ou collectionneurs. Ils mériteraient pourtant un travail approfondi.
Il faudrait, évidemment, faire l'histoire de l'illustration dans les livres et dans les journaux, au tournant du XXe siècle, de son incroyable développement grâce aux nouveaux moyens de reproduction qui apparaissent à la fin du XIXe siècle.
Le chantier est immense.
Il ne s'agit, ici, que d'en faire pressentir l'importance…
Je commence avec Albert Guillaume (1873-1942)
Peintre, affichiste et caricaturiste.

Albert Guillaume, Concours de bridge, 1905

Une affiche de Guilaume, on remarque l'influence exercée par Chéret…
À l'Exposition Universelle de 1900, Guillaume présenta son Théâtre des Bonshommes Guillaume, qui était une sorte de musée de cire… Preuve, s'il en faut, de la logique "spectaculaire" qui anime la société de la Belle Époque. Le dessinateur est ici à la recherche d'une nouvelle forme de spectacle (qu'il nomme "théâtre", faute d'un autre mot).
"Théâtre des Bonshommes Guillaume. — C'est un théâtre de marionnettes tout à fait perfectionnées ; la salle, charmante, est ornée de magnifiques peintures représentant des vues du parc de Versailles. Le spectacle consiste en quatre tableaux très amusants : le premier représente la place de l'Opéra avec tout le va et vient de la foule, puis la nuit vient, la ville s'illumine et l'on assiste au passage de M. Loubet. Le second tableau représente le passage d'un régiment sur la place d'un petit bourg, au soleil levant. Le troisième, un salon mondain, le quatrième enfin, le Bal des Quat'z-Arts, de tapageuse mémoire" (1900, L'Exposition et Paris, Guide illustré du Bon Marché).
Ses dessins parurent dans des journaux illustrés tels Gil Blas, le Rire, l'Assiette au beurre ou le Figaro illustré. On lui doit également de très beaux albums, qui regroupent des séries de tableaux de la vie mondaine ou demi-mondaine.
Voici, parmi des milliers d'autres, une planche que je trouve très drôle, parue dans le Gil Blas, à la date du 19 mars 1893, sous le titre "Mais c'est dans le texte"
Mais c'est dans le texte !
07 février 2009
Vera Molnar : contrainte et liberté
Vera Molnar au Frac-Lorraine, le 6 février 2009. Ici, devant une étude préparatoire de Trapèzes penchés à droite 1987-88 / 2009, photo o.g. (comme toutes celles de cette page, sauf mention particulière)
Ambiguité ?
Une beauté formelle qui ne repose pas sur la matière.
Il ne s’agit
pas de mettre de beaux tableaux au mur. Terrain d’entente avec Béatrice
Josse, directrice du Frac-Lorraine, grande adepte de l’immatériel.
Ici, la peinture, le dessin rejoignent le concept. Les
lignes et les formes ne sont que des idées qui se matérialisent,
provisoirement, par souci expérimental…
Alors, que voyons-nous ? Que sommes-nous venu voir ?
En ce qui me concerne, je suis très influencé par la présence de l'artiste dans son exposition.
Sa disponibilité et son aisance. Elle habite l'espace de façon légère et enjouée (les photographies que je réussis à prendre en témoignent). Les vêtements de Vera s'harmonisent avec sa palette (le mot "palette" est totalement impropre, bien sûr !). D'ailleurs, sont-ce seulement des couleurs ? Le noir est celui du dessin et le rouge a une valeur essentielle. Le rouge, sa "couleur" préférée, dont elle fait remarquer que le nom, en russe, est synonyme de "beauté".
Sûre d'elle-même, elle parle de son travail sans suffisance, avec beaucoup d'humour et un grand détachement.
Sa maîtrise, son "œuvre" ne semblent nullement menacés par le jeu et le contrat qui la lient au lieu. Curieuse d'assister à ce qui se produit sous ses yeux et qu'elle expérimente au même titre que nous, ses visiteurs, extérieure elle-même à un dispositif qu'elle commande et qui l'impressionne visiblement.
Lorsque, soudain, Béatrice Josse éteint la lumière (les néons violents) de la grande salle du second étage, et que nous déambulons librement dans une obscurité presque totale, éprouvant l'impression de nous retrouver au milieu d'une sorte de temple gigantesque et mystérieux, elle laisse échapper ces mots : "j'ai encore vu quelque chose, aujourd'hui…".
La ligne, la forme, et l’entre-deux…
Il faut entendre Vera Molnar dire, d’une petite voix espiègle, comment elle réussit à échapper, dans une série comme 144 trapèzes (1975) à la tyrannie d'un carré auquel a voué, sa vie durant, une sorte de culte extraordinaire. En élargissant légèrement le sommet ou la base du tétragone, de manière à engendrer des séries trapézoïdale, elle parvient, dit-elle, à faire "souffler un vent de folie. Les carrés cessent alors d’être des carrés convenables ».
Le trapèze serait une sorte de perversion jouissive du carré !
Car : « la série s’octroie des libertés. On prend une petite liberté et, comme ça, on peut aller très loin. Je n’étais définitivement pas faite pour être une intégriste constructiviste ! ».
De même, avec Programme (presque) aléatoire, 1998-1999 (une pièce qui appartient aux collections du Frac-Lorraine) la ligne « infinie » générée par l'informatique se « dé-matérialise », paradoxalement, grâce à la matière qui la compose : un fil de coton noir tendu entre des clous plantés dans le mur, de manière à fabriquer « autre chose que du dessin ».
Le trait finit par engendrer des formes et, même, une sorte d'"entre-deux" étrange, inqualifiable… Et, comme elle le dit avec un sourire malicieux, "je ne m'interdit pas forcément de tricher un peu avec la contrainte…". Ce n'est donc pas par goût de la laine, de l’aiguille, de la bobine, de l’écheveau ou de la chevelure que Vera Molnar en vient à tirer des fils. S'il y a quelque chose de « féminin » dans sa production, cela ne se situe ni dans la couture ni dans la facture… Toutefois, la question est posée.
L’art de Vera Molnar n’est pas évidemment sexué (comme celui de Louise Bourgeois, par exemple), tout au plus peut-on penser que, s’agissant d’art minimaliste et conceptuel, l'artiste ne manifeste ici aucune volonté de puissance, qu’elle n’écrase pas le regardeur par la monumentalité de ses objets, quand bien même, comme ici, à l’Hôtel Saint-Livier, son œuvre se trouverait-elle, soudain, hyperdimensionnée. Elle se déploie en douceur, dans l'oblique, formant des vagues, des plis, loin d’une quelconque verticalité phallique.
Vera Molnar a l'art de rendre la forme insignifiante. Il lui semble naturel de refuser au carré la puissance théorique d'une figure totalement orthonormée.
Humour. Refus de se prendre au sérieux, de montrer l’étalon, d'en faire une loi…
Et pourtant… quelle fierté et quelle allure !
Mais, refus de tout de toute religion, de tout monothéisme iconoclaste.
Le fait que la ligne et la forme demeurent toujours sensibles (encore que jamais mièvres), rétractiles, mouvantes… et que cette sensibilité ne soit jamais mise en scène. Nulle hystérie, donc, dans ce qui est mis en jeu. A fortiori aucun apitoiement sur une condition sexuée exploitée ou dévalorisée et, partant, nulle revendication… Bien au contraire, l’expression d’une féminité sans aucun complexe d'infériorité. Déterminée et savante, l'artiste dévoile son intelligence rusée, brillante, souveraine, évitant soigneusement la poisse de tout discours masculin : autorité, dogmatisme, systèmatisme…
Faisant parler Vera Molnar sur cette œuvre (Programme (presque) aléatoire), elle en arrive à confesser que c’est un autoportrait. "C’est ce qui se passe dans ma tête…", dit-elle ; « on avance, on recule, on change de direction… C’est une promenade au hasard. On piétine, mais ça avance… »
Jouer le jeu.
Le ludisme est là pour réchauffer la froideur du dogme programmatique. Des règles sont posées, des codes énnoncés. Mais le hasard peut être aidé. De même,l’artiste ne refuse pas la collaboration (des mathématiciens, des programmateurs, des curateurs). Ici, on l’a poussée à faire une expérience encore inédite dans son long et magnifique parcours : agrandissement d’échelle et modification de technique (délégation de la réalisation à des artisans). Cela a permis la réalisation de deux très grandes fresques murales, des « wall painting » (Vera se moque, au passage, de cette expression « néo-french »…)
Et sa propre surprise de se retrouver dans cet espace hallucinant, hachuré de noir.
Remise en question dont les enjeux échappent peut-être au profane. Lorsqu’il accepte l’idée d’un agrandissement, l’artiste prend généralement garde à modifier les proportions des traits, la teneur chromatique, les espaces des interstices… Car la même structure ne conserve pas les mêmes propriétés à différentes échelles. De même qu’une construction grandeur nature, un pont par exemple, n’a pas les mêmes propriétés mécaniques que le modèle réduit sur lequel a travaillé l’architecte… Or, Vera Molnar a volontairement renoncé à intervenir de cette façon, à contrôler l'effet de l'agrandissement, de même qu’elle n’a pas prétendu le réaliser elle-même, à la main ("une main qui tremble," dit-elle).
Ce faisant, elle sacrifie sciemment « la sensibilité de l’artiste » au profit d'un autre sensible, purement visuel et fondamentalement expérimental.
Vera Molnar, qui a réalisé de très beaux dessins et de très beaux tableaux confesse n’avoir qu’un goût limité pour la matérialité des œuvres. Et de citer la démarche d'avant-garde de son compatriote, Moholy-Nagy, qui fit exécuter (en 1922 !) par un fabricant d’enseignes des peintures en lui donnant ses instructions par téléphone, et en indiquant les teintes à employer à l’aide des coordonnées d’un nuancier : " En 1922, j’ai commandé par téléphone cinq peintures sur porcelaine émaillée à un fabricant d’enseignes. J’avais le nuancier de l’usine devant les yeux ainsi que mon dessin, réalisé sur papier millimétré. À l’autre bout du fil, le directeur de la fabrique tenait devant lui une feuille de ce même papier, divisée en carrés. Il y transcrivait les formes que je lui indiquais dans la position adéquate. (C’était comme jouer aux échecs par correspondance). L’un de ces tableaux me fut livré en trois dimensions différentes, ce qui me permit de voir les subtiles variations provoquées dans les relations de couleur par l’agrandissement et la réduction. " (László Moholy-Nagy, The New Vision and Abstract of an Artist, New York: Wittenborn, 1947, p. 79.)
László Moholy-Nagy, Telephone picture
Concept
« Je n’ai qu’un regret dans ma vie, confie Vera Molnar, celui de ne pas avoir pensé à relever la longueur totale des lignes que j’ai tracées tout au long de ma vie… Cela aurait été tellement simple… mais j’ai toujours été intellectuellement en-dessous de ce que je voulais faire… ».
Nous n’en croyons rien, bien sûr, il est tellement plus amusant de laisser germer une telle pensée et de ne pas l’avoir appliquée, bêtement et simplement. Toute la sagesse théorique et pratique de Vera Molnar est là : conception de règles éblouissantes et affranchissement de leur réalisation laborieuse.

"Je suis née dans un pays où il y avait plein de coquelicots" (Vera Molnar)
Hachurage du sens.
Dans la grande salle du deuxième étage, les striures en noir et blanc de Perspective inversée 2, dont la maquette initiale date de 1957, également présentée au rez-de-chaussée, est agrandie ici à une échelle gigantesque, produisent sur le regardeur un effet dévastateur. Les lignes parallèles dévient, deviennent des courbes. Véritable perversion de son propre système. En effet, la dimension cinétique de l’environnement produit une impression saisissante, déstabilise la perception visuelle jusqu’à engendrer une sorte de souffrance rétinienne pouvant, à la limite, déséquilibrer les corps.
Rappelons-nous, à cette occasion, que selon Michel Pastoureau, historien des couleurs, au Moyen-Age, le
vêtement rayé était considéré comme une « étoffe du diable », synonyme de transgression
de l’ordre social. La hachure est diabolique.
Vera Molnar, Perspective inversée 2, 1957-2007 / 2009, Metz
Peinture murale, 4,5 m x 43 m. Production Frac Lorraine.
Vue d’exposition, Frac Lorraine, Metz, fév – avr 2009
Photo : Rémi Villaggi © ADAGP, 2009, Paris
C’est là, sans doute, dans cette salle, que Vera Molnar rencontre ses propres limites, sans pour autant bouder son plaisir ou sa fascination… La curiosité est la plus forte. Mais elle en profite pour faire cette mise au point : elle n’a jamais pratiqué, ni même aimé l’Optical art. "Vassarely était pourtant un homme charmant," dit-elle, mais l'effet d'optique, l’illusion visuelle ne l'ont jamais intéressé : « Dévier du droit chemin, c’est tellement formidable. Des lignes droites qui se transforment en courbes ! C’est totalement interdit, ça, mais ça m’excite tellement… ! »
Histoire et accident
Parvenue à cette étape de sa carrière, même si Vera Molnar (âgée de 85 ans !) semble faire preuve de beaucoup de courage en prenant le risque de se laisser surprendre par une réalisation qu’elle commande mais qu'elle ne contrôle pas totalement, il est évident que l'exposition ne modifie pas fondamentalement son parcours ni l’œuvre d’une vie entière. Du moins, cette présentation, qui est tout sauf un « accrochage » et, encore moins, une rétrospective, offre-t-elle un éclairage et une lecture nouveaux sur ce travail qu’il serait dommage d’enfermer dans une histoire scolaire, figée de l’art contemporain.
Certes, Vera Molnar joue dans cette histoire un rôle déterminant.
Elle a été, avec François Morellet, Horacio Garcia Rossi, Julio Le Parc, Francisco Sobrino, Joël Stein et Jean-Pierre Yvaral, l’une des fondatrices, en 1960, du Groupe de Recherche d’Art Visuel (GRAV).
On peut la placer au principe d’un certain minimalisme « à la française » et, aussi, reconnaître l’importance de sa recherche en art assisté par les mathématiques et l’informatique.
Mais son formalisme est tout sauf une idéologie esthétique.
C’est à la fois un savoir-faire et un art de vivre.
Il n’est qu’à la voir habiter les salles où s’exposent ses créations soudain devenues si grandes… loin d’en paraître écrasée ou noyée, l’artiste semble toiser l’espace comme pour nous dire : vous voyez de quoi je suis capable ! Je vous avais bien dit que le carré (la forme) n’avait pas encore livré tous ses secrets, je ne vous avais pas encore tout dit, il me reste encore de belles perspectives à explorer.
Bibliographie :
Linde Holliger (sous la direction de) : Vera Molnar, Inventaire 1946-2003, Preysing Verlag, Ledenburg, 2003
Vera Molnar, Perspectives et variations, exposition au Frac-Lorraine, 49 Nord 6 Est, 1bis rue des Trinitaires, Metz. Jusqu'au 26 avril 2009.
03 février 2009
"Avant l'aube, avec les larmes de l'âme"
Traduction de quelques chansons rébétiques
(Ematha polla mikro mou)
Eh ! bien, mon petit, j’en apprends de belles !
Est-ce que tu veux me rendre fou ?
Tu as fait des folies au Pirée,
Ma beauté aux yeux noirs ?
Tu as voulu faire ta princesse,
Tu m'as trahie, catin !
Et moi, pauvre diable,
j’ai passé la nuit
à t’attendre ;
je suis resté, en rade !
(To rendevou)
Lorsque tu arrives en retard au rendez-vous,
Je suis en colère contre toi,
Mais dès que j’aperçois tes yeux noirs,
J'oublie tout, ma lumière.
Cela dit, ne me joue plus ce genre de tour,
Petite garce sans pitié,
À moins que tu veuilles
Faire de moi un ivrogne.
À la taverne, jour et nuit,
Je bois jusqu’à plus soif.
Ce sont tes yeux, friponne,
Qui m'ont mis dans cet état.
(Ta ble parathyra )
Autrefois, je te voyais en passant,
Là-haut, derrière les volets ;
Mon regard croisait
Tes sourcils froncés.
Mais tu as changé de quartier,
Et je tourne en rond comme un enragé ;
Le chagrin m’emplit
Et je pleure sans arrêt.
Puis-je espérer te revoir,
un jour, ici-bas ?
Tu es partie, tu m'as laissé
Le cœur en miettes…
Laisse-la, ta maison,
Et reviens habiter dans le quartier !
J'aimerais tant te revoir,
Comme avant, derrière les volets .
(I Naziara)
Minaudière, tu m'as embobiné avec tes salades,
tu as capturé mon cœur avec ta ruse.
Comme un poisson, je me suis fait prendre dans tes filets,
tu as fait de ma vie un esclavage total.
Minaudière, polissonne,
ma poupée adorable,
tu es mon seul désir ;
à mes yeux, tu es le monde entier !
(To minore tis avgis )
Réveille-toi, mon petit, et prête l'oreille
À ce Minorè matinal !
C’est pour toi que je l'ai écrit
Avec les larmes de mon âme.
Ouvre ta fenêtre,
Jette moi un dernier regard
Et puis, laisse-moi m’éteindre, mon petit,
Là, dans un coin, juste devant chez toi…
(To tragoudi tis agapis)
Je vivais seul et sans amour
Environné d’obscurité
Et je passais des soirées sinistres
Dans une maison privée de joie
Aujourd’hui, la vie me sourit
Et tes lèvres que j'embrasse doucement
Sont comme des roses d’avril
Qui m’enivrent d’amour
Viens, buvons ce vin vieux,
Nous pourrons chanter gaiement
La belle chanson de l'amour
Qui est comme une fleur du printemps
(Tis vrochis i stales)
Les premières gouttes commencent à tomber,
Et me voici, assis devant chez toi.
J’aurais voulu y entrer, comme jadis,
Mais tu m'as claqué la porte au nez !
Pourquoi fais-tu ça ?
Pourquoi ne me laisses-tu pas entrer ?
Je fais quoi, moi,
Avec les nuages et le vent ?
Les premières gouttes commencent à tomber,
Et me voici, assis devant chez toi.
Je me demande ce que je t’ai fait ?
Ouvre ! il va pleuvoir pour de bon.
(Anixe giati den antecho)
La fenêtre obscure
Reste obstinément close ;
Pourquoi tu ne l'ouvres pas,
Tête de mule !
J’aimerais tellement te voir !
Ouvre ! Je n'en peux plus,
Tu m'as assez torturé !
Posté dans les courants d'air
Pendant des heures,
J'ai chanté pour toi
Mon cœur s’est embrasé
Et pas même un regard !
( I mana mou me derni )
— Mon chéri, ma mère me bat, tu sais, et ça fait mal
Elle me bat, elle me tue, quand je sors, le soir.
Je te le dis, il faut que tu le saches :
Ma mère me bat parce que je t'aime.
— Bon sang, maman, ne me bats plus !
Je suis folle de lui,
Tu te fatigues pour rien !
Je ne changerai pas d'idée.
Une heure passée entre ses bras,
Suffit pour que j'oublie les coups que tu me donne.
— Je ne changerai pas d'idée, je ne serai pas parjure,
Je quitterai pas l'homme que j'aime.
— Bon sang, maman, tue-moi !
Moi, je me tais,
Toi, tu me donnes des coups,
Et lui me donne de doux baisers !
( Ké giati de mas to les ? )
J’en veux à la mer,
Hélas, hélas !
Et au navire
qui emporta mon amour…
Hélas, Hélas !
Pendant ce temps, d'autres en profitent…
Eh ! pourquoi tu ne nous en parles pas ?
Mon vieux, pourquoi tu ne nous en parles pas ?
Pourquoi tu ne le dis pas
Que tu as de la peine,
Au lieu de pleurer,
Mon vieux, pourquoi tu ne m'ouvres pas,
Mon vieux, pourquoi tu ne m'ouvres pas,
Pourquoi tu ne m'ouvres pas
Au contraire, tu te barricades ?
Maudit soit l'instant, fillette,
Maudite soit l'heure,
Où, dans ce pays, petite,
Je t'ai vue pour la première fois !
(O Giatros)
Ah ! Dites-moi donc où se trouve ce docteur ?
Vous savez bien ! Celui qui guérit les blessures…
Hélas, Docteur !
Hélas !
Qu'il guérisse aussi les miennes !
J’en ai en tellement …
Hélas, Docteur !
Qu'il guérisse les miennes,
Hélas !
J’en ai tellement …
Mes blessures sont énormes,
Hélas, Docteur !
Et elles sont sans remède!
Non, on n'en guérit pas !
Mon amour m'a quitté,
Il est parti au loin.
Hélas, Docteur !
Mon amour m'a quitté,
Il est parti pour les pays lointains.
Hélas, Docteur !
Dites-moi quoi faire,
Je ne me sens pas bien, Docteur,
Hélas !
Mon amour est parti,
Il est parti pour les pays lointains.
Hélas ! Docteur,
Mon amour m'a quitté,
Il est parti pour les pays lointains…
(Ta dio sou chéria)
Tes mains ont ramassé
Des verges pour me battre
Elles ont capturé ma joie
Elles m'ont carbonisé
Elles ont prodigué leurs caresses à un autre
Je ne compte plus pour elles
Avec ces deux mains-là,
Creuse
dans la terre,
Une fosse profonde !
Que je m’y ensevelisse :
Comme ça, je cesserai enfin de te voir
et de souffrir.
(O Chorismos)
Pour chaque douleur et pour chaque peine
il existe un remède,
Mais le chagrin dont je souffre
pas question de le guérir !
Avec le temps, on oublie l'amertume et les tourments,
Mais les yeux qu’on a aimés, comment les oublier ?
Si, pour oublier, tu t’enfuis vers des pays lointains,
Le souvenir t'assaille ; tu pleures en pensant à la séparation.
Reste malade, mon cœur, et baigne dans tes larmes !
Quand tu te sépares de qui tu aimes, dis que tu l’as choisi !
(I Gata)
J'ai chassé ma chatte de chez moi,
Celle qui avait les yeux bleus ;
La nuit, quand je dormais,
Elle plantait ses griffes dans ma chair.
Je l’avais depuis un bon bout de temps
Au début, elle m'obéissait au doigt et à l'œil,
Et puis elle a attrapé des goûts de luxe,
Même du poisson, elle n'en voulait plus.
Donc, je la chasse avec sévérité
Mais, le lendemain, la revoilà !
Elle me revient avec de petits rats
Et recommence à faire la maligne.
Entre temps, moi, j'en avais trouvé une autre,
Plus jolie, et avec des yeux noirs…
Celle-ci, au moins, elle est discrète — comme une chatte ! —
Elle se cache pour casser les assiettes.
(O Passatempos)
Tout ce que tu me dis, je l'écoute sans y croire,
J'en ai soupé de tes mensonges
J'ai compris que, pour toi,
Je ne suis qu’un amuse-gueule, tout juste un passe-temps.
Chacun de tes baiser, désormais, je le trouve amer
Tu ne peux plus adoucir mon chagrin
Quand tu sors avec moi, déloyale,
Pourquoi essaies-tu d'aguicher les autres ?
Va-t-en ! puisque tu veux prendre le large,
Mais cesse de pleurnicher, de murmurer et de geindre !
Et quand tu rencontreras le gars que tu aimeras
Ne t'avise pas de lui dire que j'étais ton passe-temps.
(O Hypnos)
Pourquoi me réveiller, de bon matin,
Dans mon profond sommeil ?
Pourquoi frapper à ma porte ?
Que veux-tu maintenant, que cherches –tu ?
Non, non ! Je ne veux plus que tu m'aimes !
J'en ai assez de tes sarcasmes,
Je t'ai maudite à tout jamais,
Tu es passée dans ma vie,
Tu m'as brisé, tu m'as usé,
Oh, oh ! Tu m'as brisé, tu m'as usé !
En sombrant dans le sommeil
J’avais réussi à oublier
Pourquoi est-ce que tu me réveilles
de bon matin,
En venant frapper la porte ?
Oh, oh ! Je ne veux plus que tu m'aimes !
(Chorissame ena dilino)
Un soir, nous nous sommes séparés
Des larmes plein les yeux ;
Il était écrit que notre amour
Finirait en deux morceaux.
Je pleure en pensant
À toutes les belles soirées
Où tu répandais tout doucement
Serments, caresses et baisers…
Avec un ardent désir,
J'attends, le cœur endolori,
Que tu reviennes, un jour, peut-être,
À nouveau entre mes bras…
(Kapio vradi me fengari)
Un certain soir de lune
J’ai entrapercu tes charmes
Depuis je suis devenu fou
Jour et nuit je te réclame
Où que tu ailles, où que tu ailles
Je sens une odeur de rose
Ta taille est comme une bague
Œil noir, noir sourcil
Ainsi fait, fait, fait
Ta fine taille de guêpe
Je veux la voir et l'admirer
Pour oublier ma soufrance
(Issouna xipoliti)
Tu allais pieds nus, tu rôdais dans les rues
Depuis que tu es as moi, tu réclames des propriétés
Tu allais pieds nus, tu ramassais les pièces de vingt centimes
Depuis que tu es à moi, tu réclames des billets de cent
Tu étais sans un sou, tu ramassais des radis
Depuis que tu es à moi, tu réclames des boucles d'oreilles
Après mille années de prison, j'ai tenu tête à Charon
Je voudrais que tu sois toujours libre avec moi
Tu allais pieds nus, tu nourrissais des coqs
Depuis que tu es à moi, tu réclames des aviateurs
J'ai lancé les dés, résultat : six–cinq
Les flics sont passés, maintenant, c’est cinq - cinq
Tu allais pieds nus, tu ramassais de l'herbe
Depuis que tu es à moi, tu réclames des billets verts
Tu étais, mais que n’étais-tu? une ravaudeuse de vieux sacs
Depuis que tu es à moi, tu réclames des bonnes manières
Tu étais, mais que n’étais-tu ? une voleuse de biscottes
Depuis que tu es à moi, tu réclames des bonnes manières
Tu allais pieds nus, tu ramassais des radis
Depuis que tu es à moi, tu réclames des cosmétiques
Tu allais pieds nus, tu marchais dans la boue
Depuis que tu es à moi, tu réclames de blanches socquettes
(Manaki mou, manaki mou)
Petite mère, petite mère
j'ai mal à ma petite tête
Petite mère, bon sang de bon sang !
Crois-tu que tu trouveras jamais
un caïd de mon acabit ?
Pourquoi est-ce que tu me tiens tête ?
Si tu t'imagines que j'ai peur de toi !
Là où tu vas, là où tu vas,
là où tu vas, n'y retourne pas !
Là où tu vas, n'y retourne pas
tu y perdrais le ciboulot !
J'ai perdu mon manteau
Dans un moment d’inattention
Monsieur l'agent, ne frappe pas !
Ç'est pas ma faute, si je suis un pauvre gars.
(Chronia stin Troumba)
Des années à Troumba , caïd et vadrouilleur
Renseigne-toi avant de me prendre
Des années au Pirée, caïd et vadrouilleur
Je suis un type malin, un joueur de bouzouki
Tout le monde m'aime bien, car je suis de Syros
Je suis un petit malin, un joueur bouzouki
Sur la place où j'ai grandi, tout le monde m'a reluqué
Je suis un caïd, un malin, bien sous tout rapport
Sur la place où j'ai grandi, tout le monde m'a reluqué
Les caïds m'estiment et me respectent
Quand je me radine, ils se mettent au garde à vous,
Les caïds m'estiment et me respectent.
(To poniro monopati)
Dans la vie, beaucoup de routes s’ouvrent devant toi,
Tu empruntes celle qui te convient,
Mais elle te conduit où elle veut !
Et il existe aussi un sentier tordu
qui conduit tout droit au ravin.
Un soir, si tu empruntes ce sentier-là,
Tu quittes pour toujours le droit chemin
Tu tailles un cœur en charpie,
Pour en habiller un autre corps
Arrivé là, Dieu lui-même oublie que tu existes,
Tu vas et tu viens et il n’y a personne pour pleurer…
Un déchet supplémentaire, pardi !
Sur le sentier tordu de la vie !
(Pente chronia dikasmenos)
— Salut, mon brave Stellaki
— Salut et joie, mon cher Vangelli. Oh ! Mais je vois que tu tiens quelque chose ?
— Un narguilé.
— Un narguilé !!!
— Eh ! oui, un narguilé… Qu'est-ce que tu voudrais que je tienne, un paquebot transatlantique ?
— Mais, mon vieux, chaque fois que je tombe sur toi, tu es avec ton narguilé…
— Ah, c’est vrai ! Mais si tu savais tous mes soucis et mes chagrins, tu ne me le reprocherais pas…
— Eh bien, tu ne veux pas en parler ? Raconte !…
— Écoute-moi bien, mon vieux Vangells, tu vas peut-être me consoler :
Condamné cinq ans à la prison de Genti Koulès
Le chagrin m'a fait plonger dans le narguilé
Souffle, tire, aspire bien
Tasse-le et allume-le
Et surveille bien si les flics n'arrivent pas !
Les cinq années suivantes, tu m'avais oublié
Pour me consoler, les caïds me préparaient un narguilé
Souffle, tire, aspire bien
Tasse-le et allume-le
Et surveille bien si les flics n'arrivent pas
!
Maintenant que je suis sorti de Genti Koulés
Remplis le narguilé, mon bon, nous allons le fumer ensemble
— Tire un coup, toi aussi, Vangelli !
— Je vois que tu avais raison mon petit Stellaki…
— À la tienne, mon derviche Stellaki, tu nous as fait un beau récit
— À la tienne aussi, Ianni, avec le violon…
— Je fumerai jusqu'à plus soif aujourd'hui encore…
— Salut à toi, Margaroni !
(O Nikolas, o psaras)
Les chalutiers
sont rentrés de bon matin
Seul le pécheur Nicolas
n’a pas encore paru
Sur la terre ferme
Devant le rivage, de noir vêtue
Se tient une mère inquiète.
Elle est inquiète
La mère du pécheur Nicolas.
On se demande qui ira lui parler,
qui lui dira
Que Nicolas s'est noyé,
qu'il ne reviendra pas
Sur la terre ferme.
Des mois sont passés, et encore des mois
et la mère de Nicolas
l'espoir au cœur
attend toujours,
Sur la terre ferme.
(Ftochobouzouko)
Avec mon pauvre bouzouki
Je chante mon chagrin.
Je n’arrive pas à oublier une femme,
Depuis qu'elle est partie
La tristesse me submerge
Mes larmes coulent à flot.
Elle m'a laissé seul
au monde,
Elle ne reviendra pas
Je joue avec entrain
sur mon pauvre bouzouki
Et je lui dis : regarde comme le sort m'a frappé !
Alors, il me regarde aussi, compatissant ;
Est-ce sa faute, le pauvre, si je lui casse les cordes ?
Je tiens mon bouzouki
et je lui demande, affligé :
- Que puis-je faire ? petit bouzouki, dis-moi !
Et il me répond : Tu veux vivre ?
Trouve un autre amour,
Et ton chagrin, noie-le dans le vin !
(To Kapilio)
La nuit est glaciale,
La pluie tombe doucement,
Mais au coin, juste en face,
Le troquet du quartier reste allumé
Un ivrogne sans le sou
Est assis là, il médite,
Devant de la taverne,
Sur une marche basse.
Il voudrait bien entrer
Et commander à boire,
Mais le troquet est pauvre,
Il ne lui fait plus crédit.
(Enas Magkas sto Votaniko)
C’est un caïd de Votaniko
Il part au quart de tour
Ddans les bouzoukia, les cabarets
Il règne sur tout le territoire.
Lorsqu’il se met à fumer
Qu’il commence à partir
Dans les fumées du narguilé
Il s’éprend de la belle Angello
C’est un caïd, un dur à cuire
Le plus grand crâneur de Votaniko
Et comme il force le respect
Rien ne peut lui résister
Lorsqu’il se met à fumer
Qu’il commence à partir
Dans les fumées du narguilé
Il s’éprend de la belle Angello
(Kato sta Lemonadika)
Dans le quartier de Lemonadika
Il y a eu du tintouin
On a pincé deux voleurs à la tire
Qui faisaient les malins
On leur a passé les menottes
Et conduits à la prison
Si on ne retrouve pas les portefeuilles
Ils vont passer un mauvais quart d’heure
Monsieur l’agent, ne frappez pas,
Vous le savez bien
Que c’est ça, notre boulot
Faut pas chercher midi à quatorze heures !
Nous, nous vivons de rapine
Nous piquons des portefeuilles
C’est pourquoi elles nous connaissent, allez !
Les portes de la prison…






























































