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« Il y a chez l'aficionado une part de romanesque qui le pousse à lire le monde de l'arène comme une bande dessinée. Les personnages sont tracés à grands traits. L'histoire est une suite d'aventures pleines de péripéties qui nécessiteraient au moins 77 vies pour être vécues. On est dans un monde extraordinaire. Puis on ferme l'ouvrage et le regard se perd. »[1]

Introduction

L'affection taurine constitue le cœur d'une structure complexe que l'on peut appeler, avec ses usagers, le mundillo (un « petit monde »). La corrida n'est que la partie la plus visible d'une vaste organishation comprenant un ensemble de pratiques amateur et professionnelles qu'une étude générale de la tauromachie ne saurait négliger[2]. 

Mon propos est plus modeste. Je n'évoque ici que de mon propre amateurisme et de ce qui lui sert d'alimentatition, à savoir, essentiellement, deux expériences assez hétérogènes :

 1. in situ, la fréquentation de quelques ferias (principalement nîmoises) 

 2. la lecture régulière d'une revue spécialisée, le magazine Toros[3].

I. Idiolecte de l'aficion

Première remarque : il n'existe pas, en français, de mot spécifique pour désigner l'amour de la corrida ou la « tauromanie »[4] Le mundillo francophone fait appel au vocabulaire espagnol auquel il emprunte, pour qualifier cette passion particulière, le beau mot d'aficion, qui signifie dans sa langue d'origine, de manière générale, l'« affection » ou le « goût ». L'amateur de corrida s'appelle, en français (mais c'est de l'espagnol), un aficionado, mot dont l'entrée dans la langue française, d'après le petit Robert, remonte à 1840 et dont la définition donnée par le dictionnaire est « amateur de courses de taureau ». L'emprunt à la langue espagnole ne s'arrête évidemment pas là[5].

De ce constat linguistique je tire cette première observation : Le goût de la corrida, par ces nombreux emprunts au vocabulaire transpyrénéen, manifeste clairement la revendication de son origine espagnole. Le goût de la corrida semble ainsi indiscutablement lié à un goût de l'Espagne ou de l'hispanité[6]. Mais ne pourrait-on pas dire que toute passion procède ainsi à la construction d'une langue, à proprement parler, d'un idiolecte. L'amateur de corrida ne parle pas forcément l'espagnol, il en apprend seulement quelques mots pour constituer le « franspagnol » dont il a besoin pour dire son plaisir et qui constitue, à proprement parler, l'idiome de son affection[7].

On aime peut-être toujours dans une autre langue[8]. Tout le monde connaît le mot de Charles Quint[9] : « Je parle allemand avec mes soldats, français avec mes amis, italien avec les femmes et espagnol avec Dieu ». D'après quoi, il semble qu'il faille conclure qu'on parle aux taureaux et à Dieu dans la même langue et, peut-être, au mysticisme de l'aficion.

Mais peut-on dire, pour autant, que l'aficion, installée chez elle, dans sa propre langue, gorgée d'orgueil national, s'exprime dans la transparence linguistique ? Non, de toute évidence, puisqu'elle s'est forgé un vocabulaire argotique spécialisé[10]. Dans ce cas, la langue utilisée doit être considérée comme un idiolecte au sein de la langue dominante. Lorsque les Espagnols qualifient le taureau de Bicho (insecte, scarabée), ou de Carril (rail de chemin de fer), ils développent une étrangeté à l'intérieur de leur propre langue. Cette étrangeté est parente de celle que l'on ressent fortement en découvrant Toros : un ou deux mots en espagnol glissés dans une phrase suffisent à signifier votre étrangeté, à la fois séduction et exclusion.

Nous tenterons donc de dire quelques mots à propos de l'aficion, définie comme un imaginaire localisé , c'est-à-dire, au fond, la localisation imaginaire du désir (la spacialisation du désir), dont nous trouvons plaisant que cela puisse aussi concerner un individu qui se situe en dehors de la sphère géographique de cette passion dont il serait aisée de tracer la carte en trois parties : 

1°) Espagne

2°) Amérique centrale et du Sud : Mexique[11], Pérou, Équateur, Venezuela

3°) Sud ouest de la France ( Nîmes, Béziers, Bordeaux, Arles, Vic Fezensac, Bayonne, Mont-de-Marsan[12]… )[13].

Une localisation qui, aussi précise soit-elle, ne saurait s'expliquer totalement par la « culture » locale, car ce serait oublier la dimention contraignante de la législation qui délimite justement cette localisation. On ne torée pas où l'on veut ( il y eut, dans le temps, des tentatives de corrida à Paris[14], en Bretagne[15] et dans le nord, sans lendemain ; aujourd'hui, de telles tentatives ne seraient même plus envisageables[16]).

II. La corrida proprement dite : Une passion exclusive

De quoi parle-t-on lorsque l'on évoque la corrida ?

Il faut faire la distinction entre plusieurs pratiques taurines.

A la corrida de toros espagnole, qui est la corrida proprement dite, on opposera

 — les courses portugaises où la mise à mort est interdite et cette interdiction n'est jamais transgressée.

 — les courses camarguaises. En Camargue, il existe également une longue tradition de la course de taureaux. Celle-ci s'exprime par de nombreux particularismes qui s'illustrent aussi bien dans la qualité des taureaux (ils n'ont pas le même trapio et, surtout, pas les mêmes cornes — celles des camarguais sont incroyablement tournées vers le haut—) que dans la manière de les combattre (avec, à la clef, cette différence de taille que les razetteurs ne mettent pas à mort les taureaux). D'autres particularité se manifestent dans la course portugaise.

Malgré parfois la proximité géographique, ces nuances constituent des frontières infranchissables. Les univers ne communiquent pas même lorsque, comme c'est le cas à Nîmes, ils s'exercent strictement dans le même lieu, dans les mêmes arènes. Ce ne sont pas les mêmes personnes qui combattent et ce n'est pas le même public.

« Deux clans (les Camarguais et les Espagnols) très peu de gens sont, j'allais dire, bissexuels » (propos tenu à France-Culture, 14 décembre 1998, pays d'ici sur Nîmes)[17]

(On pourrait tenter la comparaison avec l'utilisation d'une même salle de concert qui accueillerait successivement des artistes et des publics très différent. On joue du jazz et de la musique classique, à peu près avec les mêmes instruments.)

Par contre c'est exactement la même corrida de taureau qui se pratique en Espagne, en Amérique centrale et du Sud et dans les villes taurine françaises. Ce sont aussi les mêmes toreros qui s'y produisent, en tournées internationales.

 Toutefois, le même spectacle n'entraînant pas forcément les mêmes réactions, les attitudes du public à la corrida ne sont pas tout à fait les mêmes dans les différents pays. Aux yeux d'un vieil amateur français habitué aux corridas de Nîmes, par exemple, les réactions du public espagnol sont franchement excessives (au point qu'il envoie un article de protestation à Midi-Libre)[18], a fortiori celles du public mexicain. (le sang est plus ou moins chaud).

Malgré tout, il faut relativiser ces différences. Dans des arènes de même catégorie, Madrid, Séville, Nîmes, Mexico, c'est le même degré d'exigence qui rend crédible la performance et permet de l'homologuer d'une manière relativement stable. Les récompenses sont attribuées selon un étalonnage de critères qui les rendent acceptables pour tout le monde. (Cette « justice » est d'ailleurs garantie par le fait que, contrairement à ce qui se passe dans d'autres concours, les récompenses, même si elles ont un impact commercial pour les toreros, sont purement honorifiques).

(Je ne fais ici référence qu'à la corrida classique, c'est-à-dire la tauromachie de type espagnol. Là encore, je reste mon propre instrument de mesure. Je n'éprouve aucune curiosité pour les autres types de courses. je n'ai pas non plus de goût pour le rejoneo, la corrida à cheval. Ce n'est pas lié à un quelconque goût du sang[19], C'est une limite d'ordre libidinal.)

Faisons d'emblée un sort à la question des « anti-corrida ». Au goût passionné de l'aficionado, répond le dégoût, non moins passionné de l'anti-corrida. Nombreuses sont les personnes qui éprouvent une forte répugnance pour la corrida[20]. Il ne s'agit pas d'argumenter, ici, sur le fond. Hemingway reconnaît au début de Mort dans l'après-midi :  « A mon sens, d'un point de vue moral moderne, c'est-à-dire d'un point de vue chrétien, la course de taureaux est tout entière indéfendable ; elle comporte certainement beaucoup de cruauté, toujours du danger, cherché ou imprévu, et toujours la mort. » Un chroniqueur de Toros s'exprime ainsi : « La finalité de la corrida, c'est la mort du taureau, une mort annoncée, programmée, inéluctable. La tauromachie, on le sait, est le dernier spectacle qui, aujourd'hui, donne à voir la mort. Ce qui, on le constate régulièrement, ne manque pas de heurter une partie de nos sociétés occidentales promptes à évacuer la mort, à la cacher, voire même parfois à la nier. »[21]

Engagement de l'observateur ? L'ethnologue en expédition lointaine en vient à manger, sans dégoût apparent, des fourmis, du rat et des choses peu ragoûtantes. Je ne peux garantir mon objectivité qu'en termes de proximité, désirant rester au plus près des objets que je commente (hasardons cette conception de l'objectivité : non pas distance et froideur mais proximité et usage partagé). 

III. De l'image globale à l'analyse de l'action : l'école du spectateur

 La corrida constitue un dispositif dont la théâtralité est manifeste (celle de l'amphithéâtre). D'emblée une image se présente : On pense à des peintures et à des dessins de Goya, de Picasso, de Cocteau, de Bacon… Image littéraire également. De Montherlant, à Bataille… à Lorca, (sans remonter aux descriptions admiratives de Théophile Gautier et d'Alexandre Dumas).

Hemingway et à Michel Leyris ont produit des descriptions spécialisées, ils étaient devenus des experts. Leurs œuvres n'en constituent pas moins une « traduction » de la corrida, à preuve le fait qu'elles permettent parfaitement de faire l'économie de l'expérience des arènes. 

La nature spectaculaire de la corrida semble indiscutable[22]. L'argument formulé par Pierre VEILLETET[23] lorsqu'il écrit : « Ce qui distingue la corrida des autres spectacles, ce qui la ritualise, c'est (…) la présence de la mort » est un lieu commun parmi d'autres. Si la gravité de l'action, la réalité de la mort (qui est réelle et non mimée) tirent la corrida vers l'action réelle et, donc, vers le rituel, l'expression « présence de la mort » appartient déjà à la littérature, c'est-à-dire qu'elle participe d'un travail de (re)construction artistique. La corrida est condamnée, quoiqu'il arrive, à rester un spectacle.

Ceci dit, tout en considérant la nature spectaculaire de la corrida, rien n'empêche de prendre en considération les différentes usages qui en sont faits. On doit alors distinguer entre plusieurs degrés d'appréciation.

Le novice qui assiste de visu à sa première corrida espère ou redoute bel et bien la reconstitution d'une image conforme à son attente. Il s'attend à retrouver l'ensemble visuel qui constitue son idée de la corrida. C'est souvent par la beauté de l'image que l'aficion prend le dessus sur le répulsion naturelle pour le geste de la mise à mort des taureaux. Image parfaite : cercle de l'arènes (séparation du soleil et de l'ombre sur le sable), cérémonial des processions, hiérarchie des personnages, costumes, beauté du bétail et de ses combattants, passes de capes…

A cette dimension esthétique de la corrida s'associe évidemment l'expérience de la feria, dont le dispositif appelle la participation. A Nîmes, une grande corrida réunit 20 000 personnes sur les gradins ; l'ensemble de la feria attire presque un million de personnes extérieures à la ville.

C'est cette double dimension, esthétique et festive qui happe d'abord le spectateur pour le faire pénétrer dans le cercle de l'aficion.

Mais lorsque le spectateur conquis devient un habitué des gradins, il évolue. En devenant aficionado, ses réactions se modifient. En effet, petit à petit, il est moins sensible à la beauté d'ensemble [ au Gesamkunstwerk ] il affecte même d'observer quelque distance par rapport à l'enthousiasme général, désapprouve par exemple le novice qui réclame à la présidence la musique de l'orchestre qui lui semble vulgaire, lui préférant la « musique silencieuse » du toréo[24].

Le spectateur privilégié s'emploie donc à séparer ce que la corrida rassemble et procède ainsi à une opération d'analyse dont le processus échappe aux profanes (ceux-ci seront facilement bluffés s'ils entendent les commentaires de l'aficionado assis à côté d'eux sur les gradins[25]).

C'est ce point de vue du connaisseur, du spectateur instruit que restitue, de manière qui peut sembler brutale, la lecture de n'importe quel article de la revue Toros.

C'est également ce qui fait la spécificité de certaines arènes, voire, même, de certaines parties d'arènes. Le tendido n° 7 de Las Ventas, à Madrid, est connu pour être peuplé d'amateurs redoutables[26]. Leur niveau d'exigence est tel que s'ils applaudissent et s'ils se lèvent pour honorer telle action ou tel torero, on peut être certain d'être en présence d'un événement de tout premier ordre. Si les arènes de Valencia représentent « la référence suprême du laxisme populaire en plaza de 1ère catégorie (…) si les tendido du soleil sont le plus souvent d'un triomphalisme coupable, il n'en est pas de même de l'excellent tendido 5 — où se concentrent les habitués — ou de la sombra. »[27]

Il faut donc, peut-être, définir - de manière un peu paradoxale - l'aficion comme le renoncement au plaisir ordinaire de la corrida (à celui de la convivialité festive, de la beauté chatoyante des formes et des couleurs, celui-même d'une pénétration dans le symbolisme métaphorique du « rituel ») au profit d'un plaisir supérieur, celui de la compétence technique, celui du connaisseur[28].

Rejoindre le cercle des aficionados c'est s'agréger au mundillo, entrer dans la famille de ceux qui comprennent la véritable signification et la valeur de tel animal, de telle suerte, de tel geste ou de telle attitude vis-à-vis de l'animal en question.

Remarquons qu'un tel plaisir, bien que définissant ses propres règles : une « science » tauromachique, s'il s'éloigne l'image globale de la fête des couleurs catoyantes, n'en projette pas moins devant lui ses propres obsessions dont il résulte une sorte d'imaginaire au carré.

 Émettons cette hypothèse : la jouissance de l'aficionado procède — comme toujours en matière de spectacle — d'une identification physique : celle du spectateur (immobilisé sur les gradin), au matador. (au contraire, dit Hemigway[29], les anti-corrida sont ceux qui s'identifient aux animaux). Il faut donc chercher la jouissance du connaisseur dans la participation à l'attitude sculptée du torero, dans le mouvement du capeo ou de la muleta, dans le choc esquivé avec l'animal, dans la pénétration parfaite de la lame qui vient achever le combat. Ce rapprochement identificatoire, d'un érotisme dont la littérature et la peinture témoignent d'abondance, relève de toute évidence de la catégorie lacanienne de l'Imaginaire.

Mais ce n'est pas dans l'érotisme de ce rapport (de nature homosexuelle ?) au torero que l'aficionado serait pervers, mais plutôt dans le fait que son désir - qui est désir de connaissance (libido sciendi) - le condamne, par une exigence toujours plus forte face à la performance à laquelle il assiste, à retarder sa jouissance au point de ne même plus l'envisager comme possible. L'aficionado, en s'enfermant dans une succession de gestes discriminants se révèle comme un éternel insatisfait qui ne cesse d'exprimer sa frustration, son décept. Prisonnier d'une mémoire et d'une attente mythiques, il est éternelement blasé, râleur, il affecte souven spleen définifit [30].

IV. Les objets de la tauromachie

Dans les arts du spectacle les objets sont des acteurs et les acteurs sont des objets. L'objet spectaculaire n'est jamais un simple « accessoire ».

Encore faut-il reconnaître le pathos propre à chaque objet. Nous entendons contester à la fois ces deux points de vue, également attestés dans l'étude des phénomènes théâtraux et spectaculaires :

 1. l'approche qui, en transformant en « objets » tout ce qu'elle touche[31], permettrait une manipulation insensible de la construction du spectacle

 2. celle qui, en affirmant la pure subjectivité du phénomène en présence, interdit de considérer comme une construction artificielle, la manifestation événementielle à laquelle on va jusqu'à refuser la qualité spectaculaire.

Ici, coexistent principalement, trois types d'objets (il faudrait ensuite affiner) : l'homme, l'animal, l'espace.
 


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a. Le toro.

Pas de corrida sans taureau. Et pas de bonne corrida sans bons taureaux. C'est là tout le problème[32].

Les taureaux de la corrida ont été élevés spécialement pour elle, dans des ganaderas  (élevages), qui entretiennent les races de combat, tout en essayant, par de savants croisements, de les améliorer[33]. Cet animal sauvage n'existerait pas en dehors de l'élevage qui le produit. La qualité du taureau vient d'abord de sa caste (des qualités physiques héritées), puis de ses qualités « morales ». Le taureau de combat, le toro bravo, est, en principe, un animal de cinq ans qui n'a jamais combattu. Chaque toro est un individu, admettant des particularités qui sont ses qualités ou ses défauts.

Les discussions entre amateurs portent presque toujours sur la qualité des taureaux, l'afficion étant rongée par l'inquiétude : non seulement les taureaux arrivent aux arènes abîmés (cornes limées, drogués, battus) mais, plus grave encore, la race se dégrade pour des raisons sur lesquelles nous reviendront.[34]

Une corrida ordinaire comprend six taureaux. Une feria à Nîmes comprend cinq ou six corridas. un amateur qui suit intégralement la feria assiste à la mise à mort de 30 ou de 36 taureaux, ce qui lui permet sans aucun doute de se forger une certaine compétence.

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b. Les hommes

 le torero.

Face au taureau, il faut qu'il y ait « un homme »[35].

« Tout aficionado a l'espoir d'assister un jour à la confrontation d'un grand toro et d'un grand torero »[36] .

La formation du torero est diverse. Aujourd'hui, les écoles taurines jouent un rôle de plus en plus important (El Juli, par exemple, constitue un « pur produit de l'école tauromachique de Madrid »).

Beaucoup de toreros appartiennent à des familles de toreros (l'actuel Ordonez, fils de Paquirri et petit fils d'Ordonez).

Une corrida ordinaire comprend trois toreros. Parfois seulement deux (dans le cas d'un mano a mano), voire, de manière tout à fait exceptionnelle un seul. Seul contre six, c'est un événement qui peut imposer un torero. (Tel El Juli, jeune prodige de la tauromachie qui, récemment, alors qu'il n'était encore que novillero, à peine âgé de seize ans, vient de triompher à Madrid, juste avant son alternative à Nîmes[37], en septembre dernier, en affrontant à lui seul les six taureaux[38]. Toréer seul contre six constitue de toute manière une performance exceptionnelle.

Chaque feria présente une dizaine de toreros. Le public les connaît et les cote. L'escalafon[39]compte une liste de toreros (plus d'une centaine, mais seule une dizaine sont très célèbres[40]) que l'on peut évaluer selon plusieurs critères. Le crédit commercial du torero est forcément un signe important (dans un système artistique libéral) : il rend compte du nombre d'engagements que le torero a obtenu. Est-ce forcément un signe de qualité ? Un autre critère provient des récompenses attribuées (nombre d'oreilles - aujourd'hui limitée de une à trois par taureau - ) sorties triomphales ou, au contraire, bronca (sortie sous les coussins et les huées).

 Cette liste, l'escalafon, n'est pas figée. Sur un millier d'aspirants toreros, une centaine réussissent à percer mais une dizaine seulement réussissent à se maintenir plusieurs années dans la visibilité des courses. On suit généralement la carrière d'un torero sur quelques années, rares sont ceux qui durent plus de vingt ans, une poignée obtiennent une célébrité médiatique qui dépasse le mundillo (Manolete, Joselito, El Cordobes, Rafael de Paola, Curo Romero… ).

L'accession au statut de torero professionnel constitue un enrichissement et une ascension sociale fulgurante (cf. les mémoires d'El Cordobès ou les reportages journalistique sur Jesulin de Ubrique). La célébrité et l'argent sont les signes de la réussite dans la carrière si peu sûre de torero. Le torero risque la mort, ce qui justifie son salaire très élevé. Ce risque est réel, associé à celui des blessures qui sont assez courantes.

S'il devient célèbre, les sommes qu'il peut toucher deviennent astronomiques mais il affronte un autre risque, celui de n'être plus à la hauteur de sa réputation. Le torero peut se faire conspuer par vingt mille personnes à la fois ce qui est une sorte de mise à mort, certes symbolique, mais très pénible à vivre. Contrairement à ce qui se produit dans d'autres mondes de l'art, la réputation du torero est constamment remise en cause et peut s'effondrer très rapidement.

Le spectateur novice est étonné par la versatilité du public. Le torero est presque toujours accueilli avec un a priori favorable. Mais chaque action est évaluée. Il arrive qu'un torero, porté en triomphe pour son premier toro, se fasse huer pour son second ou vice versa.

 La revue Toros est constamment en train de réviser ses jugements, tel torero non sérieux (El Cordobes II[41]) est d'un seul coup gratifié d'estime, tel autre (Joselito) après des débuts prometteurs se disqualifie totalement.

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Les aides

Aux figuras del toreo, aux vedettes que sont les torero, il faut adjoindre, du côté des hommes, les aides qui constituent leurs quadrilles.

Les picador et les peones.

Ce sont souvent des toreros de deuxième zone ou trop âgés et reconvertis ou des parents des figuras. Leur travail fait cependant, lui aussi, l'objet d'une expertise constituant un bon exemple d'application de la discrimination chez les connaisseurs.

Si l'on prend la question du travail des piques[42].

Pour être toréé, un taureau doit être piqué (les piques « règlent » le port de cou du taureau). Le tercio de varas (des piques) (il y a trois « tiers ») constitue à la fois un spectacle en soi et l'étape qui permet d'évaluer la bravoure du taureau, son énergie et son envie de combat. Si le taureau est manso (doux, un peu peureux) cela ne veut pas automatiquement dire qu'il n'est pas bon ni qu'il est faible), etc.

Aujourd'hui, pour diverses raisons, cette étape, difficile à juger, n'est plus très populaire. La faiblesse des taureaux opposée à la puissance des chevaux et des cavaliers, donnent l'impression qu'on assiste à la rencontre « du pot de fer contre le port de terre »[43]. Le plus souvent le public siffle les picadors, surtout lorsque la pique est longue, mal placée ou que le picador ne prend pas le taureau selon l'angle autorisé.

Car ces piques devraient obéir à des règles précises. Position du cheval, manière d'aborder le taureau - c'est la charge du taureau qui est reçue passivement par le picador, il ne doit pas en prendre l'initiative et encore moins charger lui-même, endroit où le taureau doit être piqué, etc. Autrefois, il n'était pas rare que le taureau reçoive cinq ou six piques, plus parfois. Aujourd'hui, il n'en reçoit généralement plus qu'une.

La revue Toros exige réguliérement qu'il y ait au moins deux piques[44]. C'est l'objet d'une véritable controverse et d'une division du public[45]. De bons taureaux résistent facilement à deux piques (à condition qu'elles soient bien données, que ce ne soit pas des piques assassines)[46].

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c. Les arènes (las plazas de toros)

Un autre objet, un autre acteur, c'est le lieu même du spectacle taurin : le ruedo, les arènes.

Celles-ci ne jouent pas un rôle important. Certaines sont modernes et en béton armé, d'autres sont romaines et prestigieuses : Nîmes, Arles.

En Espagne, il s'agissait le plus souvent de la place du village aménagée de manière provisoire pour l'occasion.

La qualité des arènes n'est pas architecturale. Elle se traduit par la qualité des spectacles qui y sont présentés. On mesure cette qualité en « catégories ».

L'arène est plus qu'un simple dispositif de placement des spectateurs en cercle (le ruedo)[47]. Plus également qu'une véritable machine spectaculaire, comprenant des pôles d'attraction, se découpant en angles, en recoins, en tiers, etc…comprenant la querencia du taureau… la porte toril, par où sort le taureau et par où… il ressort, le sable de la vuelta, la porte des triomphes des grands jours. C'est, à proprement parler « un terrain de mesure »[48], c'est-à-dire un des instruments de l'expertise[49].

Le cercle de sable est découpé en secteurs par des lignes blanches (ou rouges) qui déterminent les placements.

Ainsi énumérés en trois catégories (personnes, bétail, lieu du combat), les objets du spectacle sont soumis à une expertise dont ils sont eux-mêmes à la fois le sujet et l'objet.

V. Acteurs et instruments de l'expertise

La performance tauromachique se situe entre l'exploit sportif (difficilement contestable) et le geste artistique (mis en valeur par une critique subjective et par une offre commerciale)[50].

Une corrida est, à proprement parler, une évaluation, un concours.

Des hommes se mesurent à des bêtes, des hommes se mesurent entre eux. Et un public évalue des performances.

Le jugement est presque toujours exprimé sous forme de discussion. Il arrive fréquemment que des connaisseurs ne portent pas le même jugement sur les mêmes actions.

Un pôle d'expertise : les retransmissions en direct à la radio (Radio-France-Nîmes). Deux critiques taurins installés derrière les barrières commentent la corrida en direct en faisant étalage de leurs connaissances mais sans prétendre forcément posséder la vérité. Ils sont deux, pour se renvoyer la balle, pour exprimer des points de vue qui peuvent diverger.

De l'avis général, on ne peut juger de la performance qu'en y assistant. Ni les photographies, ni les films vidéo (les retransmissions télévisées) ne sont fiables, elles ne « transmettent » pas l'émotion qui constitue l'instrument de mesure par excellence et le principal critère du jugement. La radio, curieusement, est peut-être plus efficace[51].

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a. Le public.

Le public a payé sa place au prix fort (entre 90 et 600 francs)[52].

L'exploitation de la corrida est une entreprise commerciale, ne bénéficiant pas de subventions des pouvoirs publics en dehors de la participation des municipalités[53]. Les chiffres de l'économie de la tauromachie sont difficilement accessible. A titre d'indication on dira seulement que la feria de Pentecôte, à Nîmes en 1995 (qui attira plus de 400 000 personnes) coûta (bétail et maestros) quelques 10 millions de francs et que le chiffre d'affaires aux arènes fut de 18 millions de francs, dégageant, moyennant diverses taxes, un bénéfice de l'ordre de 5 millions[54]. Du public, de sa participation, dépend donc la bonne santé de la tauromachie[55].

Mais dans l'arène, le public est aussi acteur.

 D'abord parce qu'il est dans l'image, il est une part constituante du spectacle. Aux barreras, les célébrités, locales ou non… Le public hiérarchisé selon la répartission dans l'espace (plus près / plus loin ; côté soleil, côté ombre). On boit du champagne aux « bareras », on boit du vin rouge et on mange de la charcuterie aux « amphis » entre les deux, le public est plus sage. Les orchestres. Les penias (clubs de supporters).

 Ensuite, parce que le jugement du public est exprimé de manière emphatique et spectaculaire : agitation des mouchoirs, triomphes ou bronca ; le public se lève, vocifère, jette des objets sur le sable, se tait de manière ostentatoire….

Il arrive que le public descende sur la scène. Et même qu'un spectateur téméraire franchisse le mur symbolique qui le sépare de l'action (phénomène de l'espontaneo qui n'est pas seulement le propre des "fadas", beaucoup de futurs grands toreros commencent comme cela !).

En fait, le public est à la fois sujet d'une critique d'expertise et objet de cette même critique : « Il est rare que le critique taurin de service omette dans le compte rendu d'une corrida, de porter un jugement plus ou moins péremptoire sur le troisième élément de la fête taurine, celui sans lequel elle ne pourrait vivre : le public »[56] écrit un chroniqueur de Toros. Cet article prend d'ailleurs la forme d'une autocritique car le public est souvent mal jugé par les critiques : « pour juger, en effet, un public de toros, il faut le bien connaître, avec ses secteurs, ses variations, ses subtilités et pour ce faire le fréquenter assidument année après année pour le comparer d'abord à lui-même, ensuite aux autres publics. »

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b. La présidence

« On la reconnaît parce qu'elle est parée avec une tapisserie et le drapeau national »[57]). C'est un petit groupe composé d'une personnalité honorifique (pas forcément compétente, par exemple, le Maire) conseillée par des experts qui l'entourent[58]. Les personnalités qui acceptent d'être présidents (hommes ou femmes) honorent de leur participation la course mais elles sont également honorée d'avoir été choisie ainsi que les invités qui partagent la loge présidentielle.

Pour communiquer avec les hommes du ruedo, la présidence utilise un langage de mouchoirs de différentes couleurs (départ des courses, changement de tercio, renvoi du taureau, indulto (grâce exceptionnelle du taureau[59]), déclenchement et interruption de la musique, octroi des récompenses). Aujourd'hui, on trouve à côté du président un téléphone, pour le cas où les mouchoirs ne suffraient pas à la comunication (par exemple en cas de pluie, à partir de quand faut-il interrompre la course ?). Pôle d'expertise privilégié, la Présidence partage toujours sa compétence avec le public dont on peut considérer qu'elle n'est que le représentant. La première oreille est toujours demandée et obtenue par le public (dès lors que la « pétition d'oreille » est majoritaire). Sollicitée par le public, la seconde oreille et la troisième — la queue en l'occurrence — restent à la discrétion du président.

Par rapport aux récompenses officielles, se produit un phénomène intéressant qu'il faut noter. C'est la difficulté avec laquelle on accorde les récompense qui détermine la valeur des arènes où se déroulent les courses. Les oreilles n'ont pas la même valeur à Madrid ou à Malaga, par exemple. Obtenir trois oreilles à Nîmes est extrêmement rare tandis que c'est fréquent à Ondara. Si bien que la qualité des place tauromachiques ne se mesure pas à la quantité des récompenses que les toreros y obtiennent, ceux-ci en obtiennent beaucoup plus facilement dans les arènes de seconde, ou de troisième catégories.

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c. Le torero

Pourquoi priverait-on le torero lui-même d'une part de l'expertise. C'est lui qui est le plus proche du taureau, il voit et il sait ce que personne ne voit et ce que personne ne sait[60]. Les revues, les télévisions, la radio lui donnent parfois la parole, à chaud ou à froid.

Toutefois, les propos du torero, s'ils doivent être écoutés (et ils possèdent un intérêt incontestable) sont à relativiser. Le torero ne détient pas la vérité puisqu'il est à la fois juge et partie. De plus il est pris dans un engrenage médiatique qui font de lui un « homme de spectacle » soucieux de gérer une image pour la gloire et pour l'argent[61].

Le torero juge sa performance mais aussi son public. En 1996, le plus célèbre des toreros du moment, Jesulin de Ubrique (le « petit Jésus d'Ubrique), star excentrique souvent prise pour cible dans Toros, décida de ne pas se produire en France parce que le public de notre pays ne l'appréciait pas à sa juste valeur. Pourtant, Jesulin a connu son premier triomphe à Nîmes et y a reçu l'alternative. Comme le fait remarquer MANOLILLO, l'éditorialiste de Toros,  ce qui se passe en France pour Jesulin, c'est le fait qu'il y est « reçu comme n'importe quel autre torero » et qu'« il ne veut pas voir sa vérité lorsqu'il est dépouillé de ses artifices »[62].

Nous avons ici le cas intéressant d'un affrontement d'expertises contradictoires et inégales. Le jugement du torero prive évidemment le public de sa prestation mais le jugement « objectif » du public constitue — du point de vue des amateurs représentés par la revue — la vérité du torero.

Le jugement exprimé à l'égard des acteurs de la corrida constitue donc, à chaque fois, l'heure de la vérité [63]. Le public procède à une véritable expertise. Si durant la course, le public reste généralement silencieux, entre les taureaux, des commentaires fusent. Souvent autour d'un connaisseur (le public des abonnés finit par former des petites communautés), la discussion s'engage. On commente les actions. A la sortie du taureau, on entend également des commentaires. En très peu de temps (vingt minutes par taureau) le tour est joué. Le jugement est partagé. L'arène s'est constituée en tribunal. Il arrive souvent qu'un consensus se produise. Mais s'il existe en la matière une « vulgate » elle accentue ce que relève Jean-Yves Trépos, à savoir le caractère « assez mystérieux et lointain » du « texte sacré » qui lui sert de référence[64].

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VI. La critique : la revue Toros

Passons donc, maintenant, de la pratique festive à la pratique professionnelle (car la critique taurine peut être un métier) et du commentaire oral —  à chaud — au commentaire écrit — à froid —.

Il faut d'abord noter que l'étonnante technicité des articles qu'on trouve dans une revue comme Toros interdit d'en faire un objet proprement littéraire (comme cela se produit pour la critique artistique ou littéraire) même si un plaisir spécifique d'écriture et de lecture se manifestent. 

A ce niveau d'expertise, on peut trouver un jugement de l'action très stable sinon définitif. Nous ne nous attarderons pas, comme il serait intéressant de le faire, sur la structure de la revue ni sur son fonctionnement textuel.

Nous ne ferons que quelques commentaires :

Austérité

On pourrait commencer par en dénoncer l'aspect. La revue veut-elle accentuer le signe de sa compétence par une certaine austérité de sa présentation ?

Nous tenons que la technicité du propos, la présentation austère, rebutante même, s'affiche précisément comme une garantie, censée protéger l'écrit de toute tentation esthétisante (piège dans lequel tombent quantité d'autres publications). Il s'agit d'empêcher qu'une culture chaude se refroidisse - pour parler comme Florence Dupont - ou qu'une pratique vivante se fossilise, se durcisse et finisse par consister en littérature.

En ce sens, Toros se démarque de la peinture et de la littérature tauromachique tout en en célébrant, de temps à autres, les productions. Mais jamais à titre d'essentialité. L'approche du phénomène artistique ou littéraire, dans Toros, est toujours historique. C'est qu'il importe aux arts du spectacle (et la corrida en serait un) de conserver la mémoire des événements passés non pas pour les transformer en ce qu'ils ne sont pas (des livres, de la littérature, de l'art monumental) mais pour les faire exister et pour garantir le plaisir de ceux qui y participent. Et aussi, ceci est un point important dont il faudrait discuter, parce qu'étrangement, les actions éphémères, les performances hic et nunc de la culture vivante ne disparaissent jamais dans le néant. Il y a une mémoire des acteurs, la Clairon, Sarah Bernhardt ont encore une existence pour nous, de même Belmonte ou Nimenio II… et même certains taureaux comme « Sanglier, un taureau mythique du début du siècle qui doit son succès à la photographie (retouchée) et aux chemins de fer (qui permettaient aux spectateurs de venir à la corrida) »[65]

Engagement

L'intérêt d'une revue comme Toros n'est pas de donner un vague aperçu sur le mundillo de la tauromachie ni d'illustrer simplement la passion de ses participants. C'est une revue militante, engagée sur des positions qui semblent, à la lire, minoritaires.

Point de vue minoritaire puisque peu d'événements, suivis au quotidien, trouvent grâce aux yeux des critiques taurins qui s'y expriment.

Le ton employé est majoritairement celui de la déploration. On se lamente sur la décadence d'un art qui fut grand. C'est une attitude stéréotypée[66].

En tant que telle, privée de monuments, la performance ne peut que se référer à un idéal mythique, une perfection qui n'existe que dans un passé révolu dont on entretien la mémoire.

Position toriste

D'où vient la décadence de la tauromachie ? Des hommes ou des animaux ?

Difficile de séparer ce que la corrida a uni. Mais le cliché qui circule dans les arènes affirme une distinction qui, comme tous les modèles théoriques, trouve ses limites immédiates dans la pratique tout en offrant au jugement un outil appréciable.

Pour comprendre les enjeux de la discussion, il semble indispensable d'adopter un point de vue historique sur la question (perspective dont les aficionados affectent souvent de ne pas être conscients)

Repères historiques

Sans remonter à l'Antiquité (Il n'existe aucune raison solide qui permette de lier historiquement les activités tauromachiques de l'Antiquité avec la corrida espagnole[67]) il faut savoir que la corrida moderne dérive des spectacles aristocratiques de l'Espagne du XVIIe s. Au XVIIIe, se produit la naissance de la corrida à pieds avec Pedro Romero et Pepe Hillo.

Au fur et à mesure de cette évolution, la sauvagerie des tauraux a eu tendance à diminuer (en tout cas elle était de moins en moins souhaitable).

Au XIXe siècle, le matador prend très nettement le dessus sur le picador. Juan Belmonte impose une nouvelle manière de toréer, au début du XXe siècle, introduisant l'immobilité et l'attente passive du taureau (dont la cape ou la muleta dérivent la charge). On demande aux éleveurs des bêtes de moins en moins puissantes. Trente ans plus tard, Manolete applique son génie à ce type de courses[68].

Idole espagnole, Manolete a été décrié notamment par Hemingway (dans l'été dangereux). Objet d'une polémique qui rebondit dans le dernier numéro de Toros.

A partir de ces informations, nous pouvons reprendre la description d'une opposition stucturelle qui s'impose aujourd'hui. La distinction s'opère entre deux types d'amateurs. Après cette évolution (à laquelle on peut donner le nom de « Manolete »), « La beauté du spectacle n'est plus faite d'émotion brutale et d'une technique qui s'adapte, mais d'émotion artistique et d'une technique qui se raffine » D'après le Que Sais-je ? sur la tauromachie, c'est cette évolution qui aurait permis que les étrangers se soient intéressés de plus en plus à la corrida : « D'espagnole, la course est devenue compréhensible à tous, elle peut maintenant intéresser l'univers. »[69].

Une telle formulation sépare très nettement, ceux qui s'intéressent principalement aux taureaux, (les Espagnols ?) : on les appellera « toristas » et ceux qui s'intéressent principalement aux toreros (les Français ?), on les appellera « toreristas »[70].

Le toriste réclame un bon taureau, à la fois puissant et combatif.

Le toreriste est surtout sensible à la performance de la figura. Ce qui l'émeut, c'est la grâce du torero, la qualité artistique de sa prestation, la beauté des figures de cape et, surtout, celle de la faena avec la muleta lors du troisième tiers, qui a alors tendance à prendre très nettement le pas sur les deux autres[71]. Une course bien huilée, sans grande difficultés, pourra le satisfaire. Il se contentera aisément d'un taureau « noble », c'est-à-dire joli, bien proportionné, presque « domestiqué »[72].

Les deux points de vue sont contradictoires car si le taureau est très puissant, naturellement agressif, bien armé, la qualité de la prestation du torero change de nature, elle devient un vrai combat dont l'issue n'est plus garantie. Les passes ne pourront jamais être très liée, l'émotion sera « brute[73].

Dans le premier cas, le taureau est la vérité. C'est ce avec quoi il est impossible de tricher[74]. Et devant les taureaux, il faut être un homme[75] (indépendamment du sexe, le milieu machiste de la corrida ayant toujours plus ou moins admis des femmes dans le rang des toreros, et récemment très officiellement plusieurs d'entre elles[76])

La qualité du taureau ne garantirait donc pas à elle seule la qualité de la corrida. Elle serait une condition nécessaire et non suffisante. Si le taureau est faible, sans caste, mal armé, la corrida, de toute façon, ne vaut pas la peine.

Le toriste est donc bien, lui aussi, par la force des choses, une sorte de toreriste (même si le mot ne revêt pas pour lui la même signification)[77]. La vision du seul taureau ne lui suffit pas. Il pense simplement que si le taureau n'est pas là, il n'y aura pas de combat véridique, que le combat sera truqué. En effet, quel intérêt y a-t-il à combattre une « chèvre » ou un « bonbon » ? Par contre, si le taureau est au rendez-vous, la figura sera-t-elle à la hauteur où mourra-t-elle de peur ? Sera-t-elle, alors, amenée à tricher ?

Dans le premier cas, c'est l'enjeu du combat qui compte (la course peut être difficile, heurtée, problématique). Dans le second, l'art du torero sera comme vécu comme une "solitude sonore" (selon l'expression emphatique de José Bergamin[78] ), une musique silencieuse, une harmonie que rien ne viendra interrompre.

Derrière cette controverse se cachent des enjeux que nous voulons maintenant mettre en lumière. Car on peut aussi interpréter cette évolution dans l'art tauromachique comme une décadence voulue et assumée du bétail. Or, le bétail est le trésor de la tauromachie. C'est un patrimoine génétique vivant[79]. Que faire lorsque la bonne race disparaît ?

Aujourd'hui, il semble bel et bien que les toreros les plus célèbres exigent des taureaux faibles (on soupçonne toujours qu'ils ont été drogués, assommés ou « rasés »[80]). La tauromachie est entrée dans l'ère du soupçon.

La véritable inquiétude vient des élevages.

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Conclusion

Nous avons posé la question de la nature spectaculaire ou non de la corrida[81]. Tant que l'on s'obstine à opposer l'image et le symbole — comme on le fait dans l'école historique de Jean-Pierre Vernant —, la représentation et l'apparition[82], l'image et l'idole, on ne peut rien comprendre à la corrida.

Car si chaque corrida est un événement (ou un non-événement lorsqu'il ne se passe rien), et si chaque corrida n'a de valeur que dans sa performance, il n'en reste pas moins que la corrida est soumise à des codes qui n'évoluent que très lentement. Que le public est installé face à elle pour émettre un jugement sur l'action de ses « acteurs » (mettons des guillemets), acteurs qui jouent effectivement un rôle même s'ils prennent le risque réel (réel mais dramatisé) d'être blessés ou tués.

A côté du risque réel, il y a le risque symbolique, comme nous l'avons vu dans le cas de la bronca. L'enjeu de la tauromachie est donc bel et bien à la fois un symbole et une image. On ne peut vider la corrida de son spectacle ni vider le spectacle tauromachique de sa vérité événementielle[83].

Nous ne ferons donc pas, avec les autres, de « l'heure de vérité » (« el momento de la verdad ») un argument anti-spectacle car, après tout, on retrouverait exactement le même « lieu commun » au théâtre (Jouvet dans Entrée des artistes de M. Allégret affirmant : « avec un peu de foi, tout devient réel, l'amour de Pelléas pour Mélisande, etc… »[84]. Et si cette expression désigne bien le moment de la mise à mort du taureau, ne pourrait-elle pas également désigner celui du jugement public, l'évaluation par le peuple de la valeur du combat, de la bête, du torero ?

Cet exposé repose plus sur des intuitions personnelles que sur une quelconque méthode scientifique. Peut-on même parler de recherche au sens universitaire ? Une piste méthodologique est néanmoins, brièvement indiquée, celle d'une étude non-littéraire des textes dans la perspective d'une recherche sur les arts du spectacle (que l'on nomme « arts vivants ». Une sorte de sociologie de l'écrit, donc, mais qui s'éloignerait (au moins provisoirement) de la dimension littéraire ou esthétique des objets étudiés[85] au profit d'une approche de l'événement resitué dans son contexte et saisi dans son fonctionnement pratique. J'aimerais éventuellement développer ce travail en veillant à ce qu'il ne dessèche pas ce qui fait, à mons sens, son mérite et son intérêt : la matière vivante de l'observation.

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Bibliographie

BERGAMIN, José, La solitude sonore du toreo, « Fiction & Cie », Seuil, 1989.

CAU, Jean, Les oreilles et la queue, Gallimard, 1961

CHAVES NOGALES, Manuel, Juan Belmonte, matador de taureaux, collection "Faenas", Verdier, 1990.

DARRACQ « El Tio Pepe », Chroniques, t. 1, Editions cairn, 8 rue Duboué, 64000 Pau.

DOMERGUE, René, La rumeur de Nîmes et La Feria de Nîmes I et II.

HEMINGWAY, Ernest, Mort dans l'après-midi, Gallimard, 1938, L'Été dangereux

MAGNAN, Jean-Marie, Corrida-spectacle Corrida-passion, Robert Laffont, 1978

MONTCOUQUIOL, Alain,  Recouvre-le de lumière, collection "Faenas", Verdier, 1997

POPELIN, Claude, « La Tauromachie » in Histoire des Spectacles, Encyclopédie de la Pléiade, (sous la direction de Guy Dumur), Gallimard, 1965, p. 340 à 352.

TESTA, Jean, La tauromachie, « Que sais-je ? » n° 568, P.U.F., 1953

Toros.

THOREL, Marc, Le Jargon taurin, album Toros n° 10, Nîmes, 1995.

TOROS, Revue bimensuelle dirigée par Pierre DUPUY, Nîmes.

VEILLETET, Pierre, « Un rituel de mort », in La Querelle du spectacle, Les Cahiers de médiologie 1, Gallimard, 1996.

 


 

[1] MANOLILLO, « Chronique du temps », Toros n° 1550, 18 avril 1997.

[2] Sur la face cachée de cette planète, se situe notamment le domaine de l'élevage et des éleveurs de taureau. Une revue comme Toros donne une certaine visibilité à ce domaine, en publiant la généalogie des « fers » les plus remarquables ou des portraits d'éleveurs (lire, par exemple, dans le n° 1596 du 11 février 1999, l'entretien pittoresque avec Pierre Dupuy de José Joaquin Moreno Silva. Par ailleurs, il faudrait, par souci d'exhaustivité, explorer le fonctionnement de la tienta qui est l'épreuve semi-privée que les éleveurs font subir à leur bétail et qui est une sorte de « corrida » sans (grand) public « Lors des tentaderos une vache est notée de la façon suivante : 10 points pour les piques, 4 pour la cape et 8 pour la muleta. » (J.J. MORENO SILVA, entretien cité).

[3] La revue Toros a été créée en 1925 par Marcelle Cantier « Miqueleta », sa parution a été interrompue durant la guerre de 1939-1945. Après la guerre, la directrice étant décédée, ses fils (« Paquito » et René) la remplacèrent avant que la revue passe entre les mains de Pierre Dupuy qui la dirige actuellement. Dans le numéro du 50ème anniversaire (n° 1533 à la date du 1er août 1996), MANOLILLO, l'un des principaux critiques de la publication (Emmanuel de Monrodon, magistrat, spécialiste de droit taurin) écrit ces lignes lucides : « La critique taurine n'ajoute rien à la charge du toro ni au geste du torero. Elle évolue à un autre niveau, celui de la conscience et de la compréhension de l'événement. »

[4] Un article de Toros n° 1533, 1er août 1966, porte pourtant ce titre : « toromania », il s'agit en fait de la reprise d'un titre d'émission de télévision réalisées par la station régionale de France 3.

[5] En 1935, Ernest Hemingway fait suivre la publication de son roman Mort dans l'après-midi d'un consistant lexique de plus de cinq cents mots correspondant au vocabulaire en usage dans l'aficion, non seulement espagnole mais internationale, vocabulaire auquel il a souvent recours dans le texte de ses roman. Les publications spécialisées sont très souvent amenées à publier de tels lexiques. La traduction du vocabulaire et des expressions tauromachiques n'est jamais simple, elle suppose toujours un commentaire et, presque, une discussion. Cf. par exemple, l'article de Paul CASANOVA, « verbes de la lidia », in Toros n° 1527-1528, 10 mai 1996. Et pour ne citer qu'un seul exemple, prenons l'explication de Templar : « tempérer, adoucir. Il semble que la meilleure définition soit : "accorder le mouvement du leurre à la charge du toro" de manière à ce que la corne de celui-ci n'atteigne pas cape ou muleta et conserve à la suerte une continuité et une sérénité parfaites. Intervient également une notion de "ralentissement" de la charge de la bête ; dans ce cas-là, le temple fait figure d'exploit dont peu de toreros sont capables, de pouvoir magique que l'on peut assimiler au duende (carme, envoûtement), ce qui limite considérablement le nombre de ceux qui le mettent en pratique. Si le torero accorde la course de son leurre à celle du toro, c'est déjà une raison majeure de lui accorder la vertu du templar. Et ce n'est pas simple ! » On remarquera tout de suite que cette « traduction » emploie de nouveaux mots espagnols : « suerte », « duende », qu'il faudrait, à leur tour, traduire, dans un geste de commentaire infini… Il existe également des lexiques autonomes, comme celui que Roger Dumont a publié en 1993 : Les mots de l'arène, J.& D. Éditions, Biarritz, réédité en 1996 sous le titre Les nouveaux mots de l'arène.

[6] « On ne peut pas aimer la corrida sans aimer l'Espagne, ou prétendre connaître les toros sans franchir les Pyrénées. Le voyage espagnol est indispensable à l'aficion » MANOLILLO, chronique du temps, Toros n° 1537, 26 septembre 1996.

[7] Jusqu'à quel point cette affection peut être affectée, c'est ce que les témoins de l'enthousiasme taurain seront seuls aptes à mesurer. Le discours de l'aficion risque, en effet, à tout moment la saturation, et ce même pour l'amateur qui se laisserait submerger par l'avalanche langagière, véritable logorrhée qui illustre de manière évidente l'adage commun : « quand on aime, on ne compte pas ».

[8] A quoi reconnaît-on un connaisseur en musique, à ce qu'il utilise des mots italiens : « avez-vous remarqué le legato dans l'andante ? ». le belcanto, le rubato, piano, fortissimo, etc… Ce qu'apportent les termes étrangers dans le discours de l'amateur, est-ce vraiment la précision technique ou la mise en évidence d'une compétence, d'un savoir réservé, le maniement d'un code qui signe l'appartenance à un clan, à un groupe d'initiés ?

[9] La reine Isabelle de Castille était hostile à la corrida mais fut impuissante à l'interdire (cf Que Sais-je ? p. 15). Charles Quint, son petit-fils, espagnol d'adoption, tua lui-même d'un coup de lance un taureau, à Valladolid, pour célébrer la naissance du futur Philippe II.

[10] Un phénomène similaire se présente avec la kaliarda, la langue des homosexuels en Grèce au début du siècle, dont Elias Petropoulos est le lexicographe. Cf. Ilias PETROPOULOS, Kaliarda, ersitechniki glossologiki erevna, Athènes, Neféli, 1980.

[11] Où ont été construites les plus grandes arènes du monde, capacité de 50 000 spectateurs.

[12] Les arènes de Nîmes peuvent accueillir 20 000 personnes (on dit parfois 17 000), celles, de Béziers 14 000, les autres atteignent difficilement 10 000 places. (pour comparaison, les plus grandes arènes sont au Mexique : Plaza Deportes à Mexico : 55 000 places , Madrid : 23 000.)

[13] Cette carte peut changer, elle n'a cessé de se modifier avec les aléas de l'histoire. Au début du siècle, l'Algérie possédait des arènes considérables à Oran, inaugurées en 1910 et agrandies en 1953 (cf Toros n° 1517-1518, 14 déc. 1995). Des villes française entrent et sortent de l'orbite tauromachique, comme en témoigne l'article de Manolillo relatant les polémiques juridiques à propos de Tarascon (Toros n° 1515, 9 nov. 1995). La loi française en la matière est assez mal faite. Elle énonce simplement que ne sont pas punissables les violences envers les animaux en matière de courses de taureaux « lorsqu'une tradition locale ininterrompue peut être invoquée » La corrida est donc reconnue par un texte légal mais elle est toujours considérée comme une exception au principe de non violence envers les animaux. Du point de vue des aficionados, le texte juridique a donc une connotation péjorative anormale. De plus, la notion de « local » prête à toutes sortes de discussions sans qu'aucune autorité puisse vraiment décider. La carte actuelle de la tauromachie française oscille entre 10 et 14 départements. Cf. l'ouvrage de Pierre DUPUY, Législation et Réglementation de la Corrida en France, Album Toros n° 3.

[14] Lors de l'Exposition Universelle de 1889 le duc de Veragua réunit les capitaux nécessaires à la construction de somptueuses arènes de 22000 places sur un terrain vague de la rue Pergolèse, presque au coin de l'avenue du bois. L'intervention des picadors, pas plus que la mise à mort, n'y sont autorisées : le seul taureau estoqué à Paris l'aura été par surprise, quelques semaines plus tôt dans un cirque de bois élevé au Champs-de-Mars, de la main d'un matador de Murcie, que la présence dans une loge de sa souveraine détrônée, la reine Isabelle II, avait incité à violer les règlements de police. La « plaza » du duc survit trois années.

[15] comme en témoigne l'affiche reproduite dans Toros n° 1532, 18 juillet 1996, annonçant de « Gdes Courses de Toros aux arènes de la tour d'Auvergne à Guingamp avec mise à mort, par le grand matador espagnol Paco Bernal », les 10 et 11 juillet 1948.

[16] « La corrida que nous connaissons aujourd'hui est arrivée en France en 1853 dans les bagages d'Eugénie de Montijo [l'impératrice], mais elle est restée confidentielle pendant plusieurs dizaines d'années. Ce n'est que dans la dernière décennie du siècle passé qu'elle s'est véritablement imposée chez nous » (MANOLILLO, « Débat » Torosn°1584-1585, 28 août 1998). Le saut de la corrida en Amérique du Sud date du début du XXe siècle.

[17] L'émission de F.C. présente Kaled Bari, Marocain d'origine, fils d'agriculteur, passionné de taureau. N'ose pas faire part de sa passion à sa famille, son père ne comprendrait pas. Razetteur en cachette. A commencé à pratiquer sérieusement à l'âge de 20 ans (depuis 5 ans). Finit par convaincre son père en lui montrant des cassettes pour lui prouver qu'il n'y a pas de mise à mort. « Chez les Maghrébins, la corrida est interdite, c'est marqué dans le Coran. Je n'aime pas la corrida ». N'a pas de pseudonyme, comme chez les torero. « Je n'ai pas amélioré mon nom, je ne suis pas un acteur ».

[18] Jean-Pierre THOMASSET, Nîmois, psychologue et aficionado.

[19] « L'aficionado est désigné comme appartenant à une catégorie détestable. Ce sentiment d'hostilité s'appuie sur de fausses affirmations : l'aficionado aime le sang, il déteste les animaux, il aime les voir souffrir etc… Comme dans les autres formes de racisme, le combat abolitionniste surévalue un élément du débat pour mieux sous-évaluer l'autre. l'animal toro est porté au pinacle. Sa souffrance est humanisée, alors qu'il a été scientifiquement démontré qu'elle n'avait rien à voir avec celle qu'éprouve notre espèce. A l'opposé, le torero, l'aficionado sont diminués, décrits comme des êtres violents, sanguinaires et arriérés. Le protectionniste regrette que le jeu ne soit pas plus équitable et les victimes humaines plus nombreuses. » MANOLILLO, « Chronique du temps, race-racisme », Toros n° 1527-1528, 10 mai 1996.

[20] Même en Espagne, les ennemis de la corrida sont plus nombreux que ses partisans !

[21] Pierre-Alban DELANNOY, «Sport et corrida », Toros n° 1577-1578, 19 mai 1998.

[22] Un chapitre lui est, en tout cas, consacré dans l'Histoire des Spectacles, Encyclopédie de la Pléiade, 1965 (cf Bibliographie)

[23] Pierre VEILLETET, « Le rituel de mort », in La Querelle du spectacle, Cahier de médiologie n° 1, 1er semestre 1996, p. 199.

[24] Cf José BERGAMIN, la solitude silencieuse du torero…

[25] Dans cette bathmologie de l'aficion, il existe évidemment un degré supérieur, celui du mépris pour les commentaires du connaisseur au nom d'une connaissance supérieure ou, plus simplement, d'une tranquillité méritée : « A Nîmes, je suis placé dans un coin où les aficionados parlent peu. J'aime ça. Il se dit tellement de conneries sur les tendidos ! » déclare Jacques BLATIERE, manadier camarguais, aussitôt approuvé par Pierre DUPUY (le directeur de la revue) qui commente : « C'est malheureusement vrai et tout le monde n'a pas la chance d'échapper aux voisinages abusifs » (Toros n° 1520, 25 février 1996).

[26] Cette aristocratie de spectateurs trouve pourtant encore des détracteurs, plus royalistes que le roi, par exemple en la personne d'Adolfo RODRIGUEZ MONTESINON, qui déclare à Toros (n° 1520, 25 janv. 1996) à propos des spectateurs du tendido n° 7 : « Ils n'ont rien à voir avec ce qu'était l'andanada [ = sièges à bon marché, en haut du côté-soleil de l'arène ] du 8. On y trouve de très bons aficionados mais ils se laissent déborder par tous les autres qui viennent chercher là une certaine notoriété. Je suis peiné de les voir au milieu de ce tendido. Venir aux arènes avec un mouchoir vert [ le mouchoir que l'on utilise pour réclamer le renvoi d'un taureau ] relève de la préméditation. De tout temps l'aficion a fait changer les toros en protestant mais pas avec un mouchoir vert. Ils devraient alors en amener un bleu, un rouge, un blanc pour demander les oreilles ; ils l'ont mais pour réclamer les avis… la seule excuse que je leur trouve c'est que comme ils sont au soleil ça leur échauffe l'esprit. »

[27] Cf. Joël BARTOLOTTI, « Respectable publico », in Toros n° 1566, 25 novembre 1997. Cet article analyse de manière remarquable les différents cas de figure en ce qui concerne le public des arènes.

[28] Ceci représente le point de vue du visiteur, infirmé par l'aficionado local : « L'aficionado a autant le goût de la fête que le grand public, même s'il ne conçoit pas celle des toros de la même façon que lui. Il est normal qu'il cherche à se rendre à l'ensemble des spectacles taurins organisés pendant la feria annuelle de la ville où il demeure. La feria, dans sa ville, est pour l'aficionado un moment particulier dont il souhaite à juste titre profiter au maximum. Fixer des corridas les jours ouvrables alors que la fête n'est pas encore commencée, c'est le contraindre ou l'empêcher de s'y rendre, comme si, comble du paradoxe, cette fête des toros n'était pas pour lui. » MANOLILLO, Chronique du temps, Toros n° 1512, 28 sept. 1995.

[29] Mort dans l'après-midi, op. cit., p. 13.

[30] « Le peu de consistance des toros et la monotonie du toreo sont les deux plaies de l'art taurin actuel. par habitude ou par résignation le public proteste quelquefois et s'en contente la plupart du temps » MANOLILLO, chronique du temps, Toros n° 1530, 13 juin 1996, « … en ces temps où l'aficionado aime à traîner son spleen… » MANOLILLO, « réflexions estivales », Toros n° 1509_1510, 30 août 1995.

[31] Cf A. UBERSFELD, L'école du spectateur, Lire le Théâtre 2, Éditions sociales, Paris, 1991, p. 126 : « Toute chose figurant sur scène y acquiert ipso facto le caractère d'objet : l'objet théâtral est une chose, reprise et recomposée par l'activité théâtrale : tout ce qui est sur scène, fût-ce un élément déposé là par le hasard, devient signifiant par sa seule présence dans l'univers scénique, univers recomposé par le travail artistique de la scène ».

[32] C'est sur la valeur du taureau que roulent, la plupart du temps, les discussions entre aficionados, sur les gradins des arènes, dans les tertulias, dans les colonnes des journaux spécialisés. Citons ici cette formule savoureuse qui doit constituer une sorte de lieu commun : « Ils (les taureaux) sont comme les melons. On connaît ce qu'ils valent après… c'est-à-dire trop tard et nous n'y pouvons rien », cité - pour le contrarier - par Jean ARNAUD, président du Club Taurin Vicois et de l'U.V.T.F., in « Responsabilités, garanties et sanctions », Toros n° 1564, 23 octobre 1997. MANOLILLO lui-même reconnaît que « la nature du toro reste une terre d'ignorance » (« Eloge de l'ignorance », Toros n° 1573, 19 mars 1998).

[33] « La race brava remonte à la nuit des temps. Elle s'est conservée grâce à la corrida. » MANOLILLO, « Propositions pour l'avenir », Toros n° 1563, 9 octobre 1997.

[34] « … pire que la drogue, pire que l'afeitado, ce qui moi m'inquiète c'est la manipulation du comportement du toro par le décastage progressif des élevages. Les figuras actuelles ne peuvent pas avec le toro ; lorsqu'un toro répète trois fois sa charge ils meurent de peur et ne veulent plus entendre prononcer le nom de la ganaderia. Ce qu'ils veulent c'est le toro tonto, celui qui leur laisse le temps de se replacer, le toro facile. S'il ne charge pas ? Aucune importance, mais qu'au moins il ne gêne pas. C'est ce type d'animal que veulent les matadors et les professionnels les plus importants, obligeant ainsi les éleveurs à sélectionner à l'envers, à sélectionner un animal docile qui a perdu la sauvagerie et qui en définitive a perdu la bravoure, un animal qui charge comme un automate. » déclare le vétérinaire (auteur d'une thèse sur le toro de combat et d'un ouvrage, en espagnole sur le pelage et les cornes du taureau de combat), journaliste et ganadero Adolfo RODRIGUEZ MONTESINOS, in Toros n° 1520, 25 janvier 1996.

[35] « Longtemps la corrida a eu pour objet de montrer un taureau sauvage en liberté et de le faire combattre par un homme. Aujourd'hui, elle tendrait plutôt à mettre en vedette l'homme et à lui faire combattre une apparaence de taureau » (Claude POPELIN, Le taureau et son combat, cité dans une argumentation pro toro par Guillaume MONTASTRUC, in Toros, n° 1597, 11 février 1999).

[36] MANOLILLO, « Diversification », Toros n° 1576, 30 avril 1998.

[37] Cf document vidéo : l'alternative du Juli à Nîmes (retransmission Canal +).

[38] Le cas du Juli est spécialement intéressant, il entre évidemment dans la catégorie des enfants prodiges auxquels la revue Toros a consacré un numéro spécial (n° 1516, 23 nov. 1995), voir également les deux articles, exposant des points de vue divergents sur les « Ninos-toreros », de MANOLILLO et Christian CHALVET, dans le Toros n° 1531 du 4 juillet 1996.

[39] Escalafon : lit. liste d'ancienneté (des fonctionnaires), tableau d'avancement. Liste des toreros dans le circuit et leur classement.

[40] En 1975, il y avait 130 matadors de toros et 118 novilleros en activité. En 1995, il y en avait 171 et 203 respectivement. Ces chiffres montrent une augmentation du nombre des toreros mais il est tempéré par le nombre de contrats. Les toreros ayant accompli plus de trois contrats en 1995 ne dépassent pas en nombre ceux de 1975, environ 80. Et ceux ayant accompli plus de 50 contrats sont au nombre de 10 comme vingt ans auparavant. (cf MANOLILLO, « chronique du temps », in Toros n° 1514, 26 Oct. 1995.

[41] « Manuel Diaz utilise la paternité de Manuel Benitez " El Cordobés" comme drapeau. Il s'en est servi pour débuter une carrière. Elle est toujours là. A défaut de (réussir à s'imposer par ses propres qualités, le garçon continue à s'appuyer sur l'ascendance qu'il revendique, et prend soin, à chaque sortie, de faire quelques sauts de grenouille. L'idée n'est pas idiote, le public en redemande. En copiant le père il tente de prouver qu'il est le fils. » MANOLILLO, chronique (éditorial) Toros, n° 1511, 14 sept. 1995.

[42] La corrida est divisée en trois actes : le tercio de varas, celui des picadors, le tercio de banderillas et le tercio de la muerte ou de la mise à mort qui comprend les faenas.. Or, pour la plupart des aficionados, « le premier tiers va très mal et ça ne peut plus durer » : « … la suerte de varas a subi une évolution historique qui n'est pas pour rien dans cette situation [ la dégradation de ce moment ]. Tout a changé en 1928 lorsque de nouvelles mœurs et la pression des organisations animalières ont imposé l'obligation d'équiper les chevaux de caparaçons protecteurs, mais aussi ont mis fin au mode d'exécution du premier tiers a toro levantado, c'est-à-dire l'ensemble équestre accueillant le toro dès la sortie du toril. On a réussi à épargner le spectacle répugnant et coûteux — 412 chevaux sacrifiés, soit plus de 2 par toro pour la seule temporada madrilène de 1855 — des équidés morts dans le ruedo, mais on a renversé l'équilibre des forces entre cheval et toro sans bien peut-être en mesurer toutes les conséquences. » Cf. MANOLILLO, « chronique du temps » du n° 1554, 6 juin 1997.

[43] MANOLILLO, « Le toro et la pique », Toros, n° 1579, 5 juin 1998.

[44] Le critique Manolillo fait souvent du sujet l'objet de ses articles : « Le public d'aujourd'hui se contente sans réticence de cette tauromachie réductrice. On l'a vu à Pâques dernier dans les arènes d'Arles conspuer les picadors, non par ignorance comme autrefois, mais par lassitude, pour épargner ce qu'il reste de force à l'animal. Seules quelques arènes conservent une suerte de picar normale. Les autres s'interrogent sur son utilité, avec un fatalisme vite transformé en dynamique évolutrice : il faut nettoyer le spectacle de ses inutilités pour le rendre plus performant et au goût du jour. Le lecteur sait que dans cette revue on ne partagera jamais ce point de vue, non par nostalgie mais par pure logique. Le cheval est là pour mettre en valeur le toro et montrer ses capacités bonnes ou mauvaises. Supprimer l'épreuve, c'est considérer l'animal au seul service du torero; ce qui est peut-être un projet nouveau, mais n'a plus rien à voir avec la corrida que l'on souhaite continuer d'exister. » MANOLILLO, Chronique du temps, Toros n° 1530, 13 juin 1996.

[45] Cf. la chronique de MANOLILLO sur le sujet : « Picar or not picar ? » in Toros n°1564, 23 octobre 1997. Après avoir constaté que la question des piques divise l'opinion entre ceux qui désirent que ce tercio demeure ce qu'il a toujours été et ceux qui voudraient purement et simplement le supprimer parce qu'il affaiblit un taureau qui est déjà trop faible, notre expert écrit : « Le problème actuel du premier tiers c'est qu'il n'existe plus, que le toro soit faible ou non. On peut même affirmer qu'à regarder ce qu'on lui présente en la matière ces dernières années, un public récent ignore tout de ce que peut — doit — être une véritable rencontre équestre. Depuis quand n'a-t-on pas vu ? Où encore peut-on voir ? une suerte de varas digne de ce nom ? (…) Inutile de détailler, ce n'est pas quelquefois mais à chaque fois, et quel que soit le toro, que le spectacle de la pique est affligeant dans les conditions où il est donné. (…) C'est cette situation qui est d'abord scandaleuse et que ne peut justifier la seule faiblesse du toro actuel. Ceux qui s'en souviennent encore aimeraient voir une cavalerie régulièrement constituée se positionner face au toro — pourquoi l'exiger du seul torero ? —, le citer, l'accueillir dans les règles de l'art, et accomplir son office avec mesure en lui laissant la possibilité de se retirer pour renouveler son assaut. A défaut, le public est volé du premier tiers. »

[46] Voici l'exemple d'une position d'expert sur la façon de piquer : « Techniquement le bon endroit [ pour piquer ] se situe juste derrière le morillo. La théorie de piquer dans le morillo vient d'une époque ancienne avec la construction du toro ancien, un toro plus court de cou, plus emmorrillado, qui n'humiliait pas. On le piquait donc devant pour lui faire baisser la tête. Le toro actuel a un cou plus long, plus mince aussi, le point idéal s'est donc légèrement déplacé vers la croix sans que cela ne justifie pour autant le puyazo actuel, trasero, qui détruit les toros en touchant les vertèbres. Quant au poids des chevaux il faudrait le diminuer, mais combien de picadors, en supposant qu'ils l'acceptent, seront capables de piquer ? Car la vérité c'est que sur 50 picadors de L'escalafon, 30 ne savent pas monter à cheval… » (Adolfo RODRIGUEZ MONTESINOS, « Entre campos y ruedos », Toros n° 1520, 25 janvier 1996. Un propos légérement différent est exprimé dans le Toros n° 1570 (22 janvier 1998) : Deux universitaires de la Faculté vétérinaire de Cordoue « ont confirmé que le "sitio ideal" de l'emplacement de la pique était bien le morrillo. » (Joël BARTOLOTTI, « Suerte de varas »).

[47] Le public en rond vieille utopie démocratique dont on attribue l'invention à la Grèce antique, concentration des énergies et de l'attention, pas moyen d'échapper à la focalisation, pas moyen de se cacher, etc… cf DUVIGNAUD, etc… Dans le cercle, tout le monde est égal, si ce n'est par rapport au soleil. (Sol y sombra). Il faudrait développer la répartition du publique. Les différentes catégories de billets, etc…

[48] Cf. MANOLILLO « Organisation et responsabilité » in Toros n° 1513, 12 oct. 1995.

[49] Un exemple remarquable d'appréciation d'un objet du ruedo : le bref article de Pierre DUPUY sur les burladeros (Toros n° 1597, 4 mars 1999). En retraçant l'histoire de ce fragment d'arêne, l'auteur fait apparaître comment cet objet, d'abord considéré comme une concession pour les toreros fragilisés par leurrs blessures, finit pas s'imposer. Aujourd'hui, si son existence ne pose plus de problème aux aficionados, le burlador permet cependant de casser les cornes des toros, manière de tricher sans le laisser paraître (nous avons pu remarquer que les spectateurs apprécient généralement le spectacle désolant du toro qui vient piquer dans les planches en les lacérant, ignorant sans doute que l'animal y laisse souvent une partie de sa parure.

[50] « La tauromachie est souvent présentée comme une activité physique. Il est vrai que le torero qui engage durement son corps contre le taureau doit être en bonne condition physique et, de fait, le torero est généralement un jeune homme svelte, alerte et sportif. Toutefois, il n'a pas obligatoirement besoin d'être un athlète. L'exemple, il est vrai atypique, de Curro Romero nous le montre assez. MAis l'histoire taurine nous apprend aussi que les grands toreros qui ont changé le cours des choses, je pense à Belmonte ou "Manolete", étaient des hommes assez limités physiquement et c'est en vertu de leurs limites qu'ils ont été géniaux car ils ont dû compenser par la technique et l'inventivité. L'art de toréer suppose, comme le sport, une parfaite maîtrise des techniques : le placement du corps, le sitio, mais aussi la parfaite connaissance de gestes extrêmement précis comme la pose des banderilles ou l'exécution de l'estocade. Cependant, au boumt du compte, la figure du torero paraît être celle de l'anti-sportif. Le sportif utilise son corps pour le mettre en mouvement, aux cours d'activités qui exigent, selon les cas, la vitesse, l'adresse, l'endurance ou la force… Le matador, lui, ne met pas son corps en mouvement. Il reste immobile. (…) Chaque corrida, aujourd'hui, est la mémoire de toute l'histoire taurine qui l'a précédée. C'est en cela qu'elle se rapproche de l'art. Si la course n'était qu'un spectacle sportif, seul compterait le présent de son déroulement. Au lieu de cela, le passé y est sans cesse convoqué car les passes données au taureau constituent un véritable répertoire. »» (Pierre-Alban DELANNOY, « Sport et corrida », Toros n° 1577-1578, 19 mai 1998).

[51] « Les souvenirs, photos et vidéos immédiats ne suffisent pas à faire l'unanimité sur ce qui se passe aujourd'hui, alors encore moins pour autrefois » MANOLILLO, « Histoire », Toros n° 1595, 21 janvier 1999.

[52] Sur les prix des places et leur évolution entre 1980 et 1995, voir article de Manolillo et tableau comparatif dans le Toros N° 1517, daté du 14 décembre 1995.

[53] Une association des maires : U.V.T.F. (Union des Villes Taurines de France), aujourd'hui en perte de vitesse, tente d'établir des règles communes et de favoriser le bon fonctionnement de la corrida. Cela représente effectivement un investissement (ne serait-ce que pour l'entretien des arènes) mais qui peut se révéler très rentable.

[54] Cf. « tauroéconomie », article de Jean-Louis MONTASTRUC, in Toros, n° 1519, 11 janvier 1996.

[55] Après quelques scandales liés à la gestion des arènes, les citoyens de Nîmes obtinrent, en 1998, une certaine transparence dans la contabilité des ferias. Une bonne nouvelle fut que « les dépenses générées par les corridas sont équilibrées sans difficulté par les recettes. C'est une bonne nouvelle qui devrait réjouir les responsables et dont pourtant on les entend rarement se vanter. » (MANOLILLO, « Eloge de la connaissance », Toros n° 1575, 17 avril 1998).

[56] Cf. Joël BARTOLOTTI, « Respectable publico », Toros n° 1566, 25 novembre 1997.

[57] Cf. Programa de toros, La corrida de hoy, Editor-Propretario : Leopoldo Galiano Teixido, Valencia, 197…., non paginé.

[58] Parmi les experts, des vétérinaires qui n'ont généralement, malheureusement, qu'un rôle consultatif pour le refus d'un animal.

[59] Un tel indulto se produisit à Nîmes, dans une novillada de la Feria des primeverres (1999). Au compte-rendu louangeur d'un critique (Jean LICHAIRE), répond une étude, comme toujours nuancée, de Pierre DUPUY qui pèse le pour et le contre de cette pratique et met en garde contre son abus. (Cf. Toros n° 1597, 4 mars 1999).

[60] « Acteur essentiel, au plus près de l'animal qui n'a pas droit à la parole, il semble le mieux placé pour dire la vérité de ce qui se passe. » (Manolillo, « Manie », Toros n° 1524, 29 mars 1996)

[61] « Comme Jeanne Calment et Jean-Paul II, autres grands de la communication, il (Jesulin de Ubrique) vient même de sortir un C.D. » MANOLILLO, Toros n° 1526, 26 avril 1996. « Le garçon — qui n'est pas un imbécile — a compris que sa tauromachie n'est pas la nôtre. Dans son pays il se maintient grâce à l'artifice de la télévision. Conscient de la fragilité du soutien, il envisage après Julio Iglesias — un quelque chose en moins que lui — de se reconvertir à temps complet et, à court terme, dans le "show bizz". Il est déjà une vedette des Guignols. Certaines formules de son cru sont devenues des clichés verbaux à la mode chez nos voisins. C'est déjà un début. Bon vent ! » MANOLILLO, Toros n° 1558, 31 juillet 1997.

[62] MANOLILLO, Toros n° 1526, 26 avril 1996.

[63] En jouant un peu sur les mots puisque l'heure de vérité désigne la mise à mort du taureau. Il est vrai que la dénonciation du torero par le public s'apparente également à une mise à mort. C'est une mort symbolique qui doit être éprouvante pour le torero. Le torero à deux ennemis (deux amis?) le toro et le public. Au couple singulier homme-animal répond un autre couple : singularité de l'homme sur le sable, collectivité de la foule sur les gradins, là encore deux puissances de nature radicalement différentes s'affrontent.

[64] Jean-Yves TRÉPOS, « Les lieux communs : matrices ou réserves de jugements ? », document photocopié, ERASE, Université de Metz, 1996. 

[65] F. C. émission déjà citée

[66] On voit bien quel serait l'intérêt d'une étude rhétorique de l'admiration et de la critique tauromachique. L'éloquence qui est mise en branle dans Toros, pour ne prendre que cet exemple, emblématique de l'aficion, c'est celle qui est définie par Aristote comme « éloquence démonstrative », « dont l'objet est de montrer le caractère noble ou vil d'une chose considérée comme existant dans le présent » (Cf. D.W. ROSS, Aristote, Payot, Paris, 1930, p. 377). A la rhétorique démonstrative convient spécialement le « lieu commun » (topos) de la « grandeur » (y compris la grandeur relative). De même, il serait amusant de comparer le discours critique de la corrida à celui qu'Aristote décrit de manière si palisante à la fin de son traité, et qui consiste, par exemple en l'appel de la loi écrite à la loi non-écrite, illustrant ce caractère de la rhétorique, à savoir qu'elle « prouve les contraires » (Aristote, Rhétorique, 1355a 29-36.

[67] En 1777, Nicolas FERNANDEZ de MARATIN écrit dans sa Lettre historique sur l'origine et les progrès des fêtes tauromachiques en Espagne qu'il n'y a aucune parenté entre les jeux romains et les courses espagnols. Les aficionados sérieux le savent : « Le combat des taureaux n'a pas plus de lien avec les combats de fauves de l'Antiquité que l'empereur du Japon avec la déesse du Soleil doit il prétend descendre, mais les aficionados ont au moins ce point commun avec le peuple japonais, que cela ne les empêche pas de vivre » MANOLILLO, « Eloge de la connaissance », Toros n° 1575, 17 avril 1998.

[68] Pour les Espagnols, le premier chevalier qui se présenta dans l'arène pour combattre à cheval les taureaux fut le Cid Campeador. Fêtes aristocratiques de toros au XVIIe siècle. La corrida ne devient populaire qu'à la fin du siècle et au XVIIIe siècle (passage de la corrida à cheval à la corrida à pied) (cf Goya). 1ère époque de la corrida : Francisco Romero (né vers 1700) considéré comme le vrai fondateur de la tauromachie moderne (Dès 1726, il enseigne en public la façon de tuer élégamment les taureaux à pied, avec pour toutes armes une légère épée et un morceau d'étoffe de couleur, la muleta) son fils Pedro Romero (1754-1839) est considéré comme le fondateur de l'école de Ronda, école classique, qui impose les exigence d'un art réglé sévèrement et qui recommande aux toreros de ne bouger les pieds que le moins possible. Pepe Hillo (1748-1801), inventeur du style de « Séville » plus spontané et plus léger. Plus spectaculaire (passes où l'on tourne le dos à l'animal). A qui il faut ajouter le nom de Costillares (1748-1800) inventeur de la véronique, clef de voûte du travail de cape et la mise à mort « à volapié » alternative à celle « a recibir » pratique par Francisco Romero. Sur ces trois noms (après celui du fondateur), se fonde la corrida moderne. Toutefois, jusqu'aux alentours de 1800, en Espagne, matador et picador sont sur un pied d'égalité. C'est de Francisco Montes que date la prépondérance absolue du matador. En 1830, le cavalier est considéré comme un membre de l'équipe payée par lui est soumis à ses ordres. C'est de Francisco Montes que date la cuadrilla (équipe) fixe, attachée à un matador déterminé. C'est lui qui modernisa le costume et lui donna, à peu de chose près, son aspect actuel. C'est lui qui inspira le premier règlement officiel de Madrid, paru un an après sa mort en 1851. Juan Belmonte connût la célébrité dès 1912( Cf. Manuel CHAVES NOGALES, Juan Belmonte matador de taureaux). Peu de qualités physiques. Faible des membres inférieurs. Par contre des bras très longs. Il imposa sa manière de toréer, presque immobile, laissant charger le taureau. De cette nouvelle manière de toréer, découle une nouvelle exigence quant aux taureaux. On demande aux éleveurs de animaux plus petits, aux cornes moins larges. Bêtes moins puissantes et moins rapides. Ce type de bête permet plus de lenteur et de majesté dans les passes (mais supporte difficilement les piques). Dès lors, le tercio des piques perd de son importance, au profit des jeux de capes et, surtout, des passes de muleta La mise à mort perd de sa signification.

[69] Cf. Que sais-je, p. 26.

[70] Cette distinction n'est pas récente. Le journal taurin français, aujourd'hui disparu, Le Toril, publiait déjà un article, le 22 mai 1926, portant le titre « Toristas et toreristas ». L'article, signé « Castigo » est repris en partie par Pierre DUPUY qui adhère à son contenu (Toros n° 1554, 6 juin 1997) : « Il y a une trentaine d'années [ ce qui remonte donc à la fin du XIXe siècle ], quand je naquis à l'aficion, personne ne songeait à établir une distinction entre les partisans du toro et ceux du torero et à les poser en adversaires, pour la bonne raison que tout le monde allait à la plaza pour voir le duel grandiose des deux protagonistes de la fiesta du courage ! (…) Aujourd'hui, il paraît qu'il en va différemment : d'un côté on groupe tous ceux qui ont conservé les saines traditions et qui prétendent que pour faire un civet il faut un lièvre, ce sont les toristas. De l'autre les néo-aficionados, qui veulent être esthètes, dit-on, et qui assurent que le lapin est bien suffisant pour confectionner un civet et que seule importe la sauce à laquelle il est accommodé, ce sont les toreristas. Ceux-ci assurent qu'il n'est point nécessaire que le toro ait des cornes, cinq ans au lieu de trois ou quatre, qu'il pèse 30 arrobas ou seulement 18 ou 20, pourvu qu'il soit noble et permette aux as de la coleta des attitudes tire-bouchonnées autant qu'antiphysiologiques, qui représentent, disent-ils, le summum de l'art tauromachique. »

[71] D'un point de vue toriste, la prolongation interminable de la faena ne présente qu'un intérêt médiocre, elle est contraire à ce qui fait l'intérêt même de la corrida, le combat : « L'émotion — la fausse — va naître de la répétition des derechazos et naturelles mélangés de quelques adornos. La limite du bon est placée entre le mécanique et l'esthétique, la seconde étant considérée comme le meilleur. Tout ce qui est montré est plus à voir qu'à ressentir. C'est la beauté de Botero ou des top-models. La recherche de l'esthétique à tout prix est en tauromachie comme les autres arts, insuffisante pour atteindre le grand art. (…) Si le torero peut puiser dans le répertoire existant les éléments qui vont constituer son œuvre, il doit les combiner d'une façon personnelle et unique qui ne peut venir que de lui-même. C'est la seule clef pour susciter la véritable émotion. » MANOLILLO, Toros n° 1530, 13 juin 1996.

[72] « La montée inéluctable de la noblesse au détriment de la bravoure du taureau de combat n'est pas indifférente à la triste situation du premier tiers. » (MANOLILLO « Le toro et la pique », Toros n° 1579, 5 juin 1998.

[73] Une ganaderia sérieuse, celle de Dolores AGUIRRE YBARA, présente généralement de tels taureaux. Voici comme s'exprime la ganadera : « Je suis très contente aujourd'hui de posséder une ganaderia forte, difficile je crois, mais quand mes toros mettent la tête, c'est une merveille qui n'a pas son pareil. Je recherche le toro de caste, celui qui va a màs. Le genre d'animal que j'élève est un toro qui possède 15 à 20 passes, pas plus, mais quand je vois un torero capable d'en profiter, alors c'est la chose la plus importante pour moi. » (interview publiée dans Toros n° 1519, 11 janvier 1996.

[74] Le mot est souvent employé dans le commentaire des aficionados assis dans les arènes : « tricheur !», cela désigne en particulier le torero qui ne s'engage pas dans le berceau des cornes au moment de la mise à mort. Seul les spécialistes sont capable de distinguer si l'engagement est « sincère » ou non.

[75] Le commentaire tauromachique ne craint pas l'emphase. « Si la corrida ne donne pas lieu à une telle identification [ nationaliste, comme dans le sport ], c'est peut-être parce que l'homme qui affronte l'animal représente l'Humain et non telle variété d'humains, pour une raison simple : ce qui se joue dans le ruedo a à voir avec la mort. » écrit Pierre-Alban DELANNOY (« Sport et corrida », Toros n° 1577-1578, 19 mai 1998). C'est bien le face à face de l'homme et de l'animal, de la civilisation et de la sauvagerie, de l'art et de la nature brutale qui est valorisée (cet "argument" est ce qui permet de si nombreuses illustrations picturales, poétiques et romanesques).

[76] « Christina Sanchez est-elle en train de bouleverser les idées reçues sur la place des femmes en tauromachie (…) il n'y a aucune autre raison à l'absence des femmes dans les ruedos que l'existence d'un rapport de force qui leur soit défavorable. » MANOLILLO, « Réflexions estivales », Toros n° 1509-1510, 30 août 1995.

[77] « Ce n'est pas rechercher un consensualisme mou ou tenter une réconciliation historique que d'affirmer que beaucoup de toristas sont moins indifférents aux toreros que les toreristas ne le prétendent, et qu'un nombre important de ces toreristas ne font pas autant abstraction du toro que les toristas ne le disent. » MANOLILLO, « chronique du temps », Toros n° 1550, 18 avril 1997.

[78] Cf. José BERGAMIN, La Solitude sonore du toreo, Seuil.

[79] « Le réservoir de sang d'une manade de tradition, c'est une solide garantie d'où resurgissent tôt ou tard les gènes triomphants. » Jacques BLATIERE, manadier, Toros n° 1520, 25 fév. 1996. Sur la question de l'élevage, cf le n°« spécial ganaderia » de la revue Toros, n° 1545, 23 janvier 1997.

[80] C'est-à-dire écornés. « L'afeitado est une chose que je ne comprends pas. C'est une fraude, un vol. Les toreros sont toreros. S'ils veulent des toros afeités, sans force, sans cornes, qu'ils soient peintres ou danseurs dans un ballet mais pas toreros. On doit être torero avec toutes les conséquences que cela comporte » (Dolores AGUIRRE, entretien publié dans Toros, n° 1519, 11 janv. 1996. Le vocabulaire taurin établit des distinctions subtiles dans le traitement des cornes, il existe une différence entre afeitar et arreglar : « La différence réside dans l'intention. Un toro "arréglé" c'est par exemple une bête qui, à un moment donné, a tapé contre une surface dure provoquant une astille. On la lui enlève afin qu'elle puisse être combattue car il est pénible de penser que pour une chose aussi légère qu'une astille, un animal qui a coûté quatre ans de travail et d'efforts ne puisse être lidié. Afeiter, au contraire, suppose la notion de donner l'avantage au torero. » Adolfo RODRIGUEZ MONTESINOS, article cité in Toros n° 1520. « Il faut en reparler puisque plus personne n'en parle. Aurait-il disparu ? Les observateurs avisés que sont les aficionados pourront se rendre compte au cours des multiples spectacles de cet été, qu'il n'en est rien. Ils noteront au contraire que le phénomène s'est tellement banalisé qu'on n'en discute plus. C'est la raison du silence qui l'entoure. Plus personne n'osant affirmer aujourd'hui que l'afeitado n'existe pas, il est devenu inutile d'en débattre » MANOLILLO, « Afeitado », Toros n° 1582, 21 juillet 1988.

[81]« L'organisateur [ de la corrida ] est un entrepreneur de spectacles publics. Il dirige le spectacle sous sa seule responsabilité avec son personnel et son matériel. Pour les tribunaux, le torero est un artiste et non pas un sportif professionnel car "les corridas ne visent pas à l'amélioration physique et morale des participants, mais ont pour but le divertissement des spectateurs". Le torero est un artiste "au même titre que les écuyers, les dompteurs, les montreurs d'animaux féroces". (…) En prenant un billet le spectateur a conclu un contrat avec l'organisateur, portant sur l'accomplissement du spectacle dans des conditions normales. » (MANOLILLO, « Organisation et responsabilité », Toros, 12 oct. 1995.

[82] « Julio "APARICIO" » est le nom d'un célèbre torero contemporain.

[83] La loi elle-même s'embrouille sur ces questions, comme en témoigne l'arrêt rendu par la Cour d'appel d'Aix-en-Provence portant sur la légitimité d'instaurer une corrida à Tarascon en pays d'Arles. La Cour reconnaît « les prétentions légitimes de Tarascon concernant le privilège pour ses habitants intéressés par la corrida, de pouvoir, même rarement, assister à un spectacle aussi intense (quel que soit le jugement de valeur qu'on puisse porter individuellement sur cette variante très particulière de l'acte de cruauté) prévu par la loi pénale » (cité par MANOLILLO, « Tarascon à l'épreuve de sa tradition taurine », in Toros n° 1515, 9 nov. 1995.

[84] cité de mémoire.

[85] régulièrement, diverses appropriations savantes de la corrida. Les cahiers de médiologie y consacrent un article dès leur premier numéro. Il faut également citer Louis Chevalier, professeur d'histoire au collège de France (cf… classes laborieuses, classes dangereuses, qui a commis un Juanito, Andalousie de boue et de sang (Stock).