Le 7 février 1910, la foule venait se masser devant les portes du Théâtre de la Porte-Saint-Martin. Sur le grand boulevard, la circulation était totalement interrompue.


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Le spectacle était dans la rue, pour tous ceux qui n'avaient pu se procurer de places.
En regardant les belles toilettes pénétrer dans le hall d'entrée, des titis goguenards, paraît-il, imitaient des cris d'animaux : "Coin-Coin !",  "Glou-Glou !"
Chantecler, la dernière pièce d'Edmond Rostand était annoncée depuis tellement longtemps qu'elle avait fini par devenir une sorte d'Arlésienne. Son auteur, qui y pensait depuis au moins sept ans, avait eu un mal fou à la terminer. "Que c'est dur !" fait dire à Rostand une carte postale humoristique…

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À quoi une autre répond : "Enfin éclos !"


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Les circonstances semblaient s'être liguées contre le grand Rostand, triomphateur de Cyrano, et plus jeune académicien de France.  Santé pulmonaire, exil campagnard, mélancolie, déboires conjugaux… Un an plus tôt, la mort du grand Coquelin, qui devait assurer le rôle titre a tout remis en cause. Et, pour couronner le tout, depuis quelques semaines, les inondations qui paralysent Paris.

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Enfin, la Générale a lieu. C'est Lucien Guitry, finalement, qui remplace Coquelin. Madame Simone joue, comme prévu, la Poule Faisane…

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La pièce commence par un prologue, dit par le directeur du théâtre, Jean Coquelin (le fils du défunt Constant) :

"Pas encor !
                  Le rideau, c'est un mur qui s'envole !
Et quand un mur va s'envoler, qu'on en est sûr,
On ne saurait avoir d'impatience folle ;
Et c'est charmant d'attendre en regardant ce mur !

C'est charmant d'être assis devant un grand mur rouge
Qui frissonne au dessous d'un masque et d'un bandeau !
Ah ! le meilleur moment, c'est quand le rideau bouge
Et qu'on entend du bruit derrière le rideau !"

Le génie littéraire frise ici l'inconscience scénique. L'auteur joue avec les nerfs du public. Il en payera d'ailleurs le prix. Le premier et le deuxième acte s'achèvent sous un tonnerre d'applaudissement. Rostand est l'auteur français le plus célèbre, le plus aimé, le plus attendu. Mais, au troisième acte, les spectateurs décrochent, le défilé des coqs exotiques, interminable, lasse un peu.

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Et, au  4ème acte, la scène des crapauds dérange une partie du public. La critique croit se reconnaître dans la peinture de ces batraciens qui bavent sur le chant d'un pauvre rossignol de la forêt sauvage.

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Après quoi, l'opinion se divise. Certains parlent de triomphe, d'autres d'un cuisant échec. Rostand s'enferme, pour longtemps, dans sa "neurasthénie". La presse enregistre l'écho de toutes ces contradictions. L'histoire du théâtre entérine la thèse d'un four. La réalité (313 représentations à Paris, 700 en province et à l’étranger ; trois tournées mondiales organisées en parallèle : on joue Chantecler jusqu’à Istambul… ) est tout autre !

J'ai commencé à m'intéresser à Chantecler en 1993, il y a plus de 15 ans.

J'ai monté, avec l'aide d'Anne Verdier, la pièce en 94 avec les élèves d'un atelier théâtre de collège et de lycée. Les représentations avaient lieu dans le hangar d'une vraie ferme, à Rezonville, en Lorraine.
Les décors étaient de Patrick Mario Bernard, les costumes de Dominique Fabuel et de Florence Vax.
Nous étions même allés, cette année-là,  préparer Chantecler avec les élèves comédiens en Guadeloupe, où nous avions fini par organiser une gande parade carnavalesque faite de coqs et d'oiseaux qui fut un événement tout à fait mémorable.

C'est à la suite de ce spectacle que j'ai entrepris d'écrire ma thèse de doctorat en arts du spectacle. "Le Chant du Coq, Chantecler d'Edmond Rostand, un événement spectaculaire de la Belle Époque".

Le propos de cette thèse (qui orienta, pour une large part, la suite de mon travail de recherche) était de revisiter tout un pan mal connu de l'histoire du théâtre et, notamment, cette production "industrielle", qualifiée de "frivole", "commerciale", "immorale" par les tenants d'un "théâtre d'art", au début du XXe siècle. Je ne me plaçais pas sur le terrain de la littérature, mais sur celui de la mise en scène, de l'invention scénique, et sur celui de l'événement culturel.

Chantecler a donc joué un rôle très important dans mon existence.

Aujourd'hui, la pièce n'est pas très connue. En France, la dernière grande mise en scène professionnelle date de 1994 (par un pur hasard, l'année même où je présentais la mienne), elle était signée Jérôme Savary, au Théâtre de Chaillot, avec Jean-Claude Dreyfus dans le rôle titre. Le spectacle n'était pas vraiment inoubliable (sauf pour moi, sans doute), mais Jean-Claude y était tout à fait formidable. Chantecler est un rôle écrasant. Il demande au comédien de la puissance et de la faiblesse, de l'abattage et de la sensibilité. Et le rôle est en deuil, depuis toujours, du comédien pour lequel il avait été écrit, Coquelin, le grand "Coq", qui seul, peut-être, aurait été parfaitement à sa mesure…

100 ans plus tard, je suis frappé que personne n'ait tenté de célébrer ce centenaire. Les quelques tentatives que j'ai faites pour trouver un musée ou un éditeur pour exposer ou publier les images et les documents innombrables qui témoignent de l'engouement extraordinaire dont Chantecler a fait l'objet à sa création n'ont rien donné. 
Reste le très beau numéro d'Histoire Littéraire consacré à Edmond Rostand. Et le dernier numéro de la Revue d'Histoire du Théâtre, où je publie un article sur la sexualité de Chantecler (qui est aussi celle de Rostand), qui paraissent, tous les deux, à peu près au même moment et qui constituent une discrète célébration…

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