Radovan_Ivsic

J'apprends aujourd'hui, par hasard, la mort de Radovan Ivsic, âgé de 89 ans.

Radovan est mort le 25 décembre 2009 ; aujourd'hui, c'est le 4 avril 2010.
Radovan est mort le jour de Noël, et nous sommes le jour de Pâques.
C'est drôle.

Ce n'est pas drôle.
Cela montre surtout que la disparition de ce grand poète, figure attachante et rare, a dû passer à peu près inaperçue. Ou que je n'aurai pas été attentif, faute de lire suffisamment les journaux.


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Radovan Ivsic et Annie Le Brun, devant les Caves Sainte-Croix


En juillet 2000, j'avais monté son Roi Gordogane, avec le Studiolo et le Théâtre Universitaire de Metz. Radovan était venu à Metz, voir la pièce. Nous l'avions reçu, avec Annie Le Brun, dans la cave de la librairie Géronimo, qui était encore rue du Pont des Morts à cette époque, puis dans les caves Sainte-Croix, où avait lieu les représentations. Pour finir, nous étions allé manger dans un bar à tapas, qui se situait, lui aussi dans une cave (là où se trouve, aujourd'hui, la Chenille bleue). C'est drôle, tout s'est passé dans des caves.
Un peu plus tard, il y avait eu une reprise de la pièce au Théâtre du Saulcy. Mais sans la présence de l'auteur.

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J'étais allé chez Radovan et Annie, qui vivaient à Paris dans un certain dénuement, entourés de leurs souvenirs, des milliers de livres, des œuvres de Toyen, de Tanguy, de Benoît… Depuis, je ne les ai jamais revus.

Je recopie ici, en guise d'hommage, le texte du programme du Roi Gordogane. Et reproduit les quelques photos qui me restent de ces moments magiques…

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Guy Didier, dans le rôle du Roi Gordogane



LE ROI GORDOGANE

de Radovan Ivsic

les 10, 11 et 12 juillet 2000

Caves Sainte-Croix

Une coproduction du Studiolo

et du Théâtre Universitaire de Metz

dans le cadre de « Metz en Fête »

Mise en scène : Olivier Goetz

Décors et costumes : Dominique Fabuel

Lumière Julien Goetz

Guy Didier -   LE ROI GORDOGANE

Magali Montier  -  BLANCHE, 3ème PAYSAN

Serge Renda  - LE FOU

Elric Vanpouille  - ODAN

Joël Helluy   - TINATINE

Stéphane CarlinoLOUNA, LE CHEVALIER

Charlotte Picard - L'OISEAU, 2ème PAYSAN

Émilie Hesse   - ROYAL-ARRACHEUR-D'ŒIL, LE PERROQUET, 1er PAYSAN

Stéphane Thierry  -  LE MESSAGER, ROYAL-COUPEUR-D'OREILLE

Dans un royaume qui n'a pas de nom, le palefrenier Gordogane a assassiné son souverain, le Roi Blanc, afin de s'emparer du pouvoir.

Puis, il a fait enfermer Blanche, la belle orpheline, dans une tour blanche.

Et malheur au gibier de potence qui ne possède pas l'or pour payer l'impôt ! Gordogane va le « tsaf !  », comme il dit lui-même, de ses propres mains ! 

Tinatine, le fils du tyran, pense bien, comme un chacun, à se tuer ce père sanguinaire mais comment faire ? bêtement énamouré, il manque de la plus élémentaire énergie….

Comme dans Shakespeare, un Fou parvient plus ou moins, au travers de son délire verbal, à démêler l'écheveau de la folie du monde… En vain ! car son parasitisme et sa couardise le confinent dans un rôle strictement décoratif.

Comment quelques paysans (les trois derniers de tout le Royaume) réussiraient-ils à apporter une quelconque contrepartie matérialiste à l'obscur dessin de cette tragédie qui semble d'autant plus noire qu'elle utilise les éléments d'un conte pour les enfants : château, forêt, chevalier, élixirs magiques…


Le Roi Gordogane, écrit  en croate, en 1943, par un tout jeune homme, a déjà rencontré son public français puisque la pièce a été diffusée sur les ondes de la Radio-diffusion-Télévision Française en 1956. La distribution d'alors comprenait, entre autres noms éblouissants, ceux de Michel Bouquet, d'Alain Cuny, de Jean Topart, d'André Bruno, de Daniel Sorano … 

Malgré de si brillants débuts, qui connaît, aujourd'hui, Le Roi Gordogane , en dehors, peut-être, de quelques spécialistes ? Radovan Ivsic, qui témoigne, parmi les derniers, de la grandeur du mouvement surréaliste, reste un poète très secret….

Sans doute, la critique dramatiques des années 50, obéissant au clivage académique entre un théâtre à thèse (Sartre, Camus) et un théâtre poétique — surtout sous sa forme dite « de l'absurde »  ( Beckett, Ionesco) —, n'a pas su prendre en compte un objet spectaculaire aussi étrangement atypique.

Composé sur un territoire géographique particulièrement éprouvé par l'Histoire, Le Roi Gordogane ne saurait être réduit à une simple thèse (à une thèse simple) pas plus qu'on ne peut limiter son impact textuel à un jeu de pure inventivité verbale. Ivsic n'est ni un écrivain engagé ni un formaliste, il est un poète dont la parole politique adopte une forme esthétique très sophistiquée : à la fois « indirecte et transitive » comme dit Barthes à propos de Brecht.

Peut-on, aujourd'hui, un demi-siècle après sa rédaction, reprocher au Roi Gordogane de n'avoir été l'otage d'aucun grand discours, pas même celui de la « Révolution surréaliste » ? Ce qui faisait, il y a cinquante ou trente ans, la « faiblesse » d'un texte irrécupérable ne constitue-t-il pas, au contraire, désormais, sa force et son prix ?

Après tout, c'est moins que Le Roi Gordogane ne veuille rien dire, qu'il dise, tout simplement, qu'il ne dit rien, et qu'il entraîne son lecteur (son spectateur) dans le tourbillon vertigineux de sa propre décomposition. Lire, jouer Gordogane, assister à sa représentation (espérons-nous) ce sera faire l'expérience de la déperdition. Tout au long de ses cinq actes, la pièce entraîne les mots et les images vers un ravin d'oubli et d'obscurité. L'histoire racontée, d'un concert de voix, est celle d'une chute dans le mystère absolu d'un trou noir, afin qu'il ne reste plus que l'écho de ces « cris arrachés du plus profond des tourbillons du lac au mercure » (Radovan Ivsic, Le puits dans la tour).

Pourtant, comme il se doit, le spectacle reste plaisant. Un roi, un prince, une dame, un chevalier, un fou, des vilains qui s'entrecroisent sur la scène font croire à la reconstitution d'une sorte de jeu médiéval. Pour un peu, on penserait entendre « Démons et Merveilles » ou les battements fossilisés du cœur des amants des Visiteurs du soir… Analogie secrète entre la pièce et le film tous deux composés durant l'Occupation ? Empreinte d'une même douleur, plutôt ; sous la botte du dominateur nazi, à Zagreb comme à Paris, le moindre reflet de soleil enchante l'herbe verte…

Est-ce, cependant, la même eau qui coule, claire et fraîche, dans le film de Marcel Carné et, tout aussi fraîche (y nagent de petites truites !) dans la pièce de Radovan Ivsic ? Pas tout à fait. Car l'amour naïf du scénario de Prévert développe en positif la version négative du poète croate. De la rencontre fortuite, au bord d'une fontaine, entre une oie blanche et un chevalier amnésique, rien ne résulte. Ils ne se marieront pas et n'auront pas d'enfants ; ils ne seront pas non plus, comme Gilles et Dominique, ni tous les Roméo et Juliette, réunis dans un même tombeau. Blanche finira au bout d'une corde tandis que le Chevalier, enivré par l'évohé d'une jolie bacchante (le rire strident de Joline) s'égarera dans la forêt.

Le travail auquel des acteurs a consisté à se mettre à l'écoute du texte, de sa musique, à en chercher les troublants harmoniques. La formule secrète, l'alchimie musicale consisterait à réunir et à faire tenir ensemble ces deux faisceaux sonores : la voix multiple des personnages (en fait, la voix unique de l'auteur) et la voix multiple des acteurs (une mise en scène ?). Solliciter l'énergie contrastée de ces tensions qui s'entrecroisent, exerçant, chacune, sa force au cœur d'un dispositif qui, petit à petit, se stabilise, tout en essayant d'en conserver les propriétés conductrices. Encore une fois, il ne peut s'agir d'herméneutique mais seulement d'expérience. Mettre en place la figure qui révélera, peut-être, le moment venu, ce « trésor des Mayas » dont parle Radovan Ivsic dans un de ses poèmes, et qu'il faudrait être fou pour ne pas tenter d'exhumer.

O.G.

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