À une question que lui posait, il y a quelques mois (février 2010), un journaliste de Beaux Arts Magasine, Laurent Le Bon répondait que « le chef-d’œuvre semble faire un petit come-back dans le monde de l’art contemporain ».

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À côté de la démonstration magistrale, que constitue l’exposition Chefs-d'œuvre ?, qui se tient en ce moment au Centre Pompidou-Metz, se référer à ce petit article peut sembler anecdotique, mais ce qui m’intéresse ici est, précisément, un effet de langage.

Placer, en 2010, l’expression « chef-d’œuvre » en titre d’un article, d’une exposition ou d’un colloque, constitue manifestement le retour d'un refoulé. Or, ce retour (en anglais come-back) semble, d’abord (peut-être n’est-ce qu’un effet de timing) ne pouvoir s’effectuer qu’avec une précaution extrême, en ayant soin de placer quelques garde-fous scripturaires ou oratoires (un point d’interrogation, par ci, l’adjectif « petit », par là). De toute évidence, on marchons sur des œufs.

 Il n’est pas sans intérêt de prendre en compte les effets de cette rhétorique que l’on pourrait presque assimiler à une mise en scène. La mise en scène du retour du chef-d’œuvre dans l’espace culturel contemporain qui est, d’abord, un retour dans l’ordre du vocabulaire. On est en droit de se demande si c’est le chef-d’œuvre, à proprement parler, qui fait son coming-out (ou son coming-back), après avoir été un temps négligé ou écarté - ce qui lui confèrerait un statut quasi-ontologique - ou si ce n’est pas, plutôt, la volonté des acteurs du « monde de l’art » (artistes, directeurs d’institution, commissaires d’exposition, critiques) d’annoncer ce retour en fanfare, mais en fanfare discrète (si je peux me permettre cet oxymore) en s’efforçant, bien sûr, selon le principe de la fameuse spirale de Vico, de ne pas se retrouver exactement à la même place et en veillant, surtout, à ne pas se montrer bêtement réactionnaire (« rendez-nous nos chefs-d’œuvre ! »).

Autrement dit, on peut se demander si ce sont les chefs-d’œuvre qui nous font de l’œil (comme dans le générique de l’émission D’Art d’Art de Frédéric Taddeï sur France 2, où l’on voit successivement la Joconde, l’autoportrait de Van Gogh, les paysans d’Americain Gothic de Grant Wood, Gabrielle d’Astrée et sa sœur de l’école de Fontainebleau et des Thaïtiens de Gauguin nous parler) ? ou si c’est le regardeur (ce héros duchampien : « C’est le regardeur qui fait le tableau ») qui réclame le retour de ce dont on l’aura, un temps, privé ( auquel cas, il faudra se demander qui est cet « on » ? quel surmoi théorique, esthétique ou idéologique…).

Quoi qu’il en soit, l’expression de ce retour (souhaité ou appréhendé) manifeste, me semble-t-il plutôt qu’un simple sentiment de nostalgie ou un besoin de réparation, le désir d’art majeur (« il est encore possible d’écrire une symphonie en do majeur », comme disait Schöneberg, repris par Roland Barthes dans sa leçon sur le roman), tout en ayant soin de ne pas heurter l’opinion des élites cultivées qui ne seraient pas encore prêtes pour cette révolution à 360 ° (pour parler comme Christine Lagarde).

Ayant, comme tout le monde, oscillé entre ces positions, je finis par me ranger sous la bannière de ce come-back et décide d’œuvrer à sa reconnaissance (d'où cet article).

 

Le point de vue des usagers

Mon point de vue, ici, est tout à fait empirique, c’est celui d’un usager ordinaire. J’aborde le champ de l’art contemporain en amateur moyennement informé de ce qui se fait, et je pars de ma propre expérience, de mon propre usage de l’art d’aujourd’hui et donc ma propre pratique (j’entends pratique de « regardeur », et pratique critique (dans le sens le plus général du mot).

Dans ce cadre, le vocable « chef-d’œuvre » conserve, pour le moins, une valeur d’usage. Même si le concept est flou, l’expression est susceptible de venir ou de revenir dans ma bouche, face à un certain nombre d’entreprises artistiques qui parviennent à ma connaissance, par le truchement des expositions ou de la littérature spécialisée. Plus ou moins assumé par moi (je l’emploie volontiers oralement, j’ai plus de mal à l’écrire), cet usage du mot « chef-d’œuvre » me semble aujourd’hui rendu légitime par une intention « chef-d’œuvrale que je discerne chez certains artistes (pas forcément dans leurs œuvres, ni dans leurs discours, mais, je dirais plutôt, leur « geste »…).

Mon propos ne constitue donc, en aucune façon, une réflexion philosophique sur la nature du chef-d’œuvre, ni un positionnement éthique (est-ce bien ou mal de réactiver la notion ?), mais bien une réflexion pragmatique (est-ce que ça peut servir à quelque chose, notamment dans une perspective critique).

S’il fallait, malgré tout, sur ce terrain glissant donner, non pas une définition, mais un point de repère, je me contenterais de prendre ce qu’il y a de plus consensuel, comme lorsque l’on dit de la Joconde ou de la Chapelle Sixtine que ce sont des chefs-d’œuvre.

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Commençons donc par enfoncer deux portes ouvertes. Léonard de Vinci et Michel Ange font (le verbe est au présent) des chefs-d’œuvre, parce qu’ils manifestent dans leur production un savoir-faire, une virtuosité sans pareil (répondant à la définition artisanale du chef-d’œuvre). Et ils ont fait des chefs d’œuvre (ici le verbe est au passé, on est obligé de changer de temps pour en parler) parce que la postérité et, notamment, la modernité (celle qui, au 19e siècle, opère la rupture entre « art » et « technique») reconnaît chez ces artistes et dans leurs œuvres un génie pérenne dont l’éloquence traverse le temps.

La question qui se pose est celle-ci : existe-t-il, dans l’espace contemporain (dont tout nous dit qu’il s’y oppose, je ne m’y attarde pas : la mise en crise de l’œuvre elle-même, La mise en avant du processus de la performance, du corps, celle du relationnel, du contextuel, de l’immatériel…), quelque chose qui puisse soutenir la comparaison, ou même seulement rappeler cette construction en deux temps : excellence de la facture et retentissement symbolique universel ou aspirant à une certaine universalité ou intemporalité ? (je me situe toujours au niveau du langage, et pas à celui de l’essence des phénomènes).

Or, nous possédons, désormais, suffisamment de recul face à l’art contemporain (défini comme genre) pour constater que l’opposition entre « œuvre » et « événement » ne fonctionne pas véritablement. Qu’une œuvre puisse faire événement (c’est ce qui se passe avec les chefs d’œuvre) et qu’un événement puisse faire « œuvre » (par exemple, rester au lit une semaine John Lenon quand on s’appelle Yoko Ono, ou manger avec Spoerri qui collera ensuite les reliefs de la table sur la toile…) c’est ce que démontre l’histoire de l’art contemporain.

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Ana Mendieta, On Giving Life

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Joseph Beuys, I like America and America like me

Si nous prenons, par exemple, pour instrument de mesure, des ouvrages que l’on peut considérer comme des « manuels » consacrés à l’art contemporain, nous voyons qu’une performance de Beuys ou d’Ana Mendieta s’y trouve répertoriée, célébrée et monumentalisée, exactement au même titre qu’un tableau ou une sculpture de tout artiste (parfois le même) qui réalise des choses plus concrètes (peinture, objet, etc.)

Matrice Duchamp

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Et donc, l’iconoclasme artistique du XXe siècle, dont LHOOQ pourrait servir d’emblème ne résiste pas très longtemps à une récupération chef-d’œuvrale… Le scandale lui-même (on le sait dans le cadre des représentations spectaculaire (théâtrale, cinématographique ou chorégraphiques) est même l’un des signes donnés à l’historien du fait qu’il est en présence d’une possibilité de chef-d’œuvre… Loin d’annihiler la puissance chef-d’œuvrale de la Joconde, la moustache que Marcel Duchamp lui inflige la décuple, positionnant son auteur non seulement comme iconoclaste, mais aussi comme un émule crédible de Léonard de Vinci dans la perspective d’une histoire de l’art.

ll me semble, cependant, qu’il reste une distinction à faire entre ces modes de fabrique du chef-d’œuvre, dont certains engagent plus la réception que la production et d’autres plus la production que la réception.

Si je prends le cas de Marcel Duchamp (sans qui nous ne serions sans doute pas en train de parler de ce dont nous parlons : Duchamp comme matrice de l’art contemporain), il semble évident que le ready-made (aidé ou non) qui devient chef-d’œuvre grâce à la reconnaissance complice des regardeurs (surtout si ce sont ceux qui exercent un pouvoir critique) possède un autre statut que des œuvre comme Le Grand Verre ou Etant donné…, qui sont fabiqués pour être des chefs d’œuvre, avec une stratégie planifiée, un travail conséquent sur la matière (et sa pérennité le verre brisé restauré ou non), mettant en œuvre une véritable ingénierie et suggérant une profondeur d’interprétation qui n’a rien à envier aux grands récits mythologiques et humanistes de la Renaissance).

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Marcel Duchamp, La mariée mise à nue par ses célibataires, même (1915-1923)

 

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Marcel Duchamp, 

Etant donné 1° la chute d'eau, 2° le gaz d'éclairage (1966)

Vue extérieure et intérieure

 

 L’artiste contemporain fait des coups. Mais, comme dans le bouddhisme, il y a deux voies. la voie rapide (le ready-made, la performance) et la voie progressive : Dans le secret de l’atelier, Duchamp mitonne Etant donné, véritable « chef d’œuvre inconnu » à la Balzac, qui ne sera pleinement révélé qu’après sa mort.

On pourrait donc dire qu’il y a deux façons contemporaines de faire des « chefs d’œuvre ». L’une découle de Duchamp. Et l’autre découle de Duchamp. Il y a un Duchamp iconoclaste (LHOOQ) et il y a un Duchamp ésotérique, qui creuse des arcanes, élabore des fictions (la marié mise à nue, le roi, la reine, etc.)

Toutefois, Duchamp reste Duchamp. Il n’y a pas deux Duchamp.

 

Deux anecdotes.

1. J’avais neuf ou dix ans (entre 1966 et 1969). Je passais souvent mes soirées dans une brasserie messine, que je peux citer : l’ABC. Lorsque la conversation des grandes personnes m’ennuyait, je me précipitais chez le marchand de journaux pour acheter les numéros d’une revue hebdomadaire intitulée « Chefs d’œuvres de l’art ». Le « chef d’œuvre » possède alors, pour moi, une véritable consistance, précisément celle de ces fascicules qui présentent, essentiellement, des reproductions pleine page d’œuvres d’artistes connus, dans un corpus qui va de la peinture romane à Picasso.

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Quelques uns de mes vieux numéros de Chefs-d'œuvre de l'art, conservés "dans leur jus"

Ce n’est que bien plus tard que j’ai pris conscience des lacunes de cette présentation. À l'époque, une collection aussi éclectique de « chefs-d’œuvre » avait, dans sa naïveté quelque chose de très enrichissant…  « Chefs d’œuvre de l’art » m’a apporté une liste, un paradigme d’artistes que je ne choisissais pas, qui s’imposaient à moi sous forme de références incontournables dans un ordre qui me semblait, alors, divinement aléatoire.

Paradoxe de cet apologue : il y a bien, il y a MÊME, dans cette collection un numéro consacré à Marcel Duchamp !

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2. Il y a quelques semaines, je suis allé, comme tout le monde, à l’ouverture de la FIAC, à Paris. En sortant, je suis allé, sur les conseils de mon cousin Adrien Goetz, au vernissage, au Petit Palais de l’exposition Guiseppe de Nittis. J’en ai égakement profité pour visiter l’exposition Gérome au musée d’Orsay. Admirant de La douleur du Pacha (image), observé avec un œil imprégné de contemporain, j'observais que je passais de l'art contemporain à l'art dit "pompier" du XIXe siècle sans aucune difficulté. Aucun hiatus. 

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La douleur du Pacha, jean-Léon Gérôme, 1882

 

Ce qui est nouveau, c’est de pouvoir traverser la place et d’aller de la Fiac à de Nittis ou de la Fiac à Gérôme.  Une nouvelle liberté, abolition des dogmes, des idéologies esthétiques. Les débats et les conflits existent toujours, mais ils ne sont plus insurmontables… 

 

 

Ars Major

Dans l’art contemporain des dernières décennies, on constate une propension à faire des œuvres qui demandent beaucoup de technique, de savoir-faire, de maestria… Et dont l’ambition est si grande, parfois si folle, soutenu par des dépenses qu’on pourrait qualifier de somptuaires (rendues possible par le marché ou par mécennat) qu’on les soupçonne d’aspirer à être les chefs d’œuvre de notre époque (ou du futur ?)

Je pourrais multiplier les exemples :

Jeff Koons, Murakami, Moriko Mori, Jan Fabre, Damien Hirst, Anish Kapoor, etc., etc. entrent dans cette catégorie.

Le fait que l’art contemporain parte souvent de nouvelles technologies (vidéo, art numérique, etc.) joue évidemment un rôle dans ma comparaison. Cet alliance objective entre art et technique est comparable à l’usage qui est fait de la perspective, des appareils d’optique, de la rationalisation de l’architecture à la Renaissance, etc.). On pourrait dire que l’art, aujourd’hui comme hier, non seulement utilise les prouesses de la technologie, mais qu’il contribue à leur mise en place. -

Quelle que soit l’ironie de leur propos, ces artistes n’ont, mutatis mutandis, rien à envier à Léonard de Vinci ou à Michel Ange…

Un seul exemple :

Dans l’exposition Chefs d’œuvre ? il y a cette œuvre célèbre qui n’attire pas spécialement l’attention : Merda d’artista de Piero Manzoni. 

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Au minimalisme de Manzoni (conserver une production corporelle indexée sur le prix de l’or), répond ce work in progress de Wim Delvoye, absent de l’exposition, mais on a pu voir une belle rétrospective, il y a quelques temps, au Casino et au Mudam, à Luxembourg : Cloaca (dans ses différentes versions), qui vaut lui aussi son pesant d’or…

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Delvoye est tout à fait représentatif de cette amplification du geste.

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La merde de Cloaca (sous plastique) n’a plus grand chose à voir avec celle de Manzoni, et encore moins les connotations urinales de la Fountain de Duchamp…

C’est une causa mentale. 

Symptôme éclatant. Cloaca de Wim Delvoye, merveille de technologie dotée d’un véritable programme scientifique (au point de rendre jaloux les laboratoires de recherche scientifique mal dotés…)

De Merda d’artista à Cloaca, on suit une ligne scatologique. Mais on mesure aussi la différence entre ce qui n’est, au fond, qu’une bonne idée et ce qui est un véritable programme artistique fondé sur une prouesse technologique. investissement permis par les moyens financiers de l’artiste et qui intéresse des laboratoires scientifiques sans doute trop pauvres pour s’offrir le luxe de cette recherche fondamentale.

Chez Delvoye, qui collabore avec des ingénieurs, qui a ses ouvriers dans ses usines en Chine, qui fait faire ses bétonneuse en Inde, il y a aussi quelque chose d’un artiste classique. Delvoye est dessinateur. C’est aussi un enfant de Picasso (Le développement de l’œuvre en séries ou périodes : bleue, rose, cubiste, nécoclassique, etc. chez Picasso). Chez Delvoye, série des montagnes gravées (sur Photoshop), des bonbonnes de gaz, des vitraux, des charcuteries, des pelles, etc.

Humanisme.

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Le corps humain (comme chez Léonard ou Michel Ange). Reconstitué. L’artiste ingénieur. Constructeur. Anatomie des Sex rays dont le "dessin" n'est pas sans analogie avec celui des carnets de Léonard…

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Wim Delvoye, Xrays

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Léonard de Vinci

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Wim Delvoye

Ingénieur constructeur. Les machines de Chantier. La chapelle gothique du Mudam. Les tours du Musée Rodin.

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Léonard de Vinci

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Wim Delvoye

Mégalomanie ?


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Wim Delvoye

Rivalité (entre Fabre et Delvoye, par exemple, pour savoir qui est le plus grand artiste flamand).

Chef d’œuvre : émane d’un artiste majeur (un « chef »). Désir de chef ? Ilotisme ? Ou simplement désir de grandeur ? Mineur, majeur. Je me réserve de reprendre la discussion, en abordant la question du genre (entendu comme genre artistique et comme "gender" (au sens des genders studies)…

L’exemple de Wim Delvoye, succinctement présenté ici, me permet de constater qu’au minimalisme des décennies passées, succèdent des entreprises de visibilité maximale (format, moyens mis en œuvre, intelligence) comparable aux grands projets et réalisations chefs-d’œuvrales de la Renaissance.

Toutefois, je me garde de tirer une quelconque morale de ce constat. J’observe simplement que le refus du spectaculaire (qui prenait, souvent des formes très spectaculaires) est aujourd’hui transcendé dans un spectaculaire décomplexé ou la question n’est de savoir si c’est bien ou mal de faire du spectacle (façon Guy Debord) est remplacée par le souci de faire un « bon spectacle ».