AUTOUR D'ICI : le blog d'olivier goetz

« L'art, c'est ce qui rend la vie plus intéressante que l'art. » (Robert Filliou)

07 janvier 2009

Dans les nuages

On me demande parfois lequel de mes livres m'est le plus cher.

Ce qui me panique, dans la question, c'est évidemment l'emploi du singulier. Quoi ? un seul ? Et, le "plus cher", dans quel sens ? Ou, si je partais sur une île déserte, et s'il fallait n'en sauver qu'un seul d'un incendie, etc.

Je ne ferai pas le coup de Cocteau répondant à la question : "— Si votre maison brûlait, qu'emporteriez-vous ? — Le feu !" Mais, bon…

Sur une île déserte, que ferais-je d'un seul livre ? Pour être "le plus cher", le livre ne doit-il pas, d'abord et avant tout, rester en compagnie des autres ? Je souffre, déjà, en pensant à tous ces livres que j'ai prêtés et qu'on ne m'a pas rendus…  "Ne prêtez jamais vos livres, disait, je crois, Anatole France, les seuls qui me restent sont ceux que l'on m'a prêtés".

Donc, la question n'a pas de sens… Ou alors ?

Si, peut-être… Mais, à condition de la poser régulièrement, car il en va des livres comme des être qui vont et qui viennent,  qui deviennent indifférents après vous avoir été si chers, et nécessaires, mais qui vous trompent un jour, vous échappent ou vous trahissent… Il faut changer de livre préféré souvent, tous les jours, même. Rédiger cette page me permettra-t-il de glisser au suivant, poursuivant la quête infinie du Livre (Ô Mallarmé !) ?

Tant il est vrai que la bibliophilie est, avant tout, une bibliomanie, c'est-à-dire une maladie ou, plutôt, une perversion. Sur le sujet de la perversion, mon point de vue est très exactement celui de Roland Barthes : je pense comme lui que la perversion, c'est "ce qui vous rend heureux". Toutefois, ce bonheur s'accompagne  inévitablement de souffrances. L'art consiste sans doute à ne pas rester prisonnier d'une seule perversion  qui deviendrait alors une obsession, une monomanie (Seule une seconde perversion peut vous sauver d'une perversion princeps).

On interprètera comme on voudra ces propos liminaires. Il est bien évident que ce blog constitue déjà, en lui-même, une entreprise perverse, une production inutile… Autre définition de la perversion : le refus de faire un enfant ! Rien ici qui ressemble à un travail, à une œuvre, à un texte définitivement écrit…

Toujours est-il qu'il y a un livre que j'aime beaucoup en ce moment (je ne le possède que depuis peu, bien que je le connaisse depuis longtemps) et je voudrais tenter ici de dire pourquoi.

Alors, de quoi s'agit-il ?

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Ceci.

Son beau cartonnage rouge et or, maculé d'une trainée d'eau qui souligne son âge  (non datée, sa publication remonte à 1878), est la promesse d'un contenu riche et complexe : Sarah Bernhardt (le point d'accroche), Georges Clairin (l'illustrateur, l'amant de S.B et, peut-être, le véritable auteur du livre), l'aérostat (qui est le sujet insoupçonné du livre), et le mystère de la chaise.

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Sarah Bernhardt, photographiée par Nadar

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Le peintre Georges Clairin (dit "Jojotte") devant son chevalet

Objet incongru, la chaise apparaît, d'emblée comme ce qui m'attire vraiment sur la couverture du livre.

Sarah Bernhardt, Clairin, bref, le "studium" (l'histoire de l'art et du théâtre), ne sont que des prétextes…

Ce qui me touche, m'intrigue et me ravit, le "punctum" en un mot, c'est… la chaise !

Chaise

Regardez-la ! Son dossier possède deux yeux et une bouche : c'est elle qui vous regarde.

La chaise est vivante et elle me fait de l'œil ! Elle voit, elle parle. Elle est le personnage principal, la narratrice de cette petite fiction.

À première vue, le livre est donc totalement incongru. Son apparence extérieure m'égare sur des pistes contradictoires. Une actrice et un peintre (liés par une liaison amoureuse de notoriété publique) signent ensemble ce conte enfantin mettant en scène une chaise animée…

Ce faisant, le vrai sujet du livre, c'est ce petit ballon qui flotte, en haut et à gauche, sur la couverture : 

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Pourtant, ce montage improbable (une star célébrissime, son amant peintre, une chaise loquace et un ballon) devait paraître moins bizarre au moment de la parution du livre. 1878, c'est  l'année de l'Exposition universelle de Paris, la plus grande qui ait encore jamais eu lieu. Or, le "clou" de cette exposition, c'était justement le ballon captif de Monsieur Henri Giffard à qui les artistes "reconnaissants" (Sarah Bernhardt et Georges Clairin) dédient leur ouvrage.

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Henri Giffard est le créateur des ballons captifs publics qui furent, pendant des décennies, l’attraction majeure des Expositions.

C’est pendant celle de 1867 que Giffard installa son premier grand ballon captif à vapeur de 5 000 mètres cubes. Il connut un énorme succès ; l’impératrice Eugénie elle-même tint à y monter.

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En 1878, l'attraction est le colossal captif, le Flesselles, que Giffard place dans la cour des Tuileries : ce ballon détient tous les records de dimension. Il contient 25 000 mètres cubes d’hydrogène pur. Il a un diamètre de 36 mètres et une hauteur de 55 mètres. La nacelle, de 6 mètres de diamètre, peut enlever à chaque ascension 50 voyageurs à 600 mètres.

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Du 10 juillet au 4 novembre 1878, le grand ballon emmène 35 000 passagers sans aucun incident notable.

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Toujours exploité en 1879, il fut finalement détruit au sol, par un ouragan.

Giffard, ne s'accommodant pas de sa cécité naissante, se suicida en avril 1882, léguant son patrimoine à la Nation, pour qu'il serve aux pauvres et à des buts scientifiques et humanitaires.

Il fut ainsi le mécène de nombreux aéronautes.

Panoramas

1878

Dans les nuages, le livre de Clairin et S.B., témoigne ainsi d'un événement "spectaculaire" majeur qui occupa les Parisiens en 1878. Le "spectacle" est constitué par le prodige technique (la performance et l'efficacité de l'aérostat) et  par les images merveilleuses qu'il génère, notamment grâce à la photographie, non seulement celles du ballon, mais aussi celles prises en vol, qui sont Les premières vues "panoramiques" de Paris :

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"Et puis rien ! rien !… la terre au-dessous, le ciel au-dessus… Je suis dans les nuages. J'ai laissé Paris brumeux, je trouve un ciel bleu et un soleil radieux. le petit panier plonge dans une vapeur laiteuse toute tiède de soleil. Autour de nous des montagnes opaques aux crètes irisées, une petite ligne de couleur du plomb qui repousse le second plan. C'est admirable ! c'est stupéfiant !

Pas un bruit, pas un souffle. Ce n'est pas du silence, c'est l'ombre du silence. C'est doux, estompé.

J'entends dona Sol murmurer :

— Il me plaîrait vivre toujours ainsi.

Mais tout à coup le décor change : les nuages s'écartent, et l'aérostat se met à descendre au-dessus du pont de la Concorde, à une centaine de mètres du point de départ.

La foule qui se trouve encore réunie dans la xour des Tuileries se précipite vers les quais. Nous semblons, nous, nous précipiter dans la Seine.

— C'est une farce que je leur fait, dit Louis Godard ; vous allez voir.

Aussitôt il vide un sac de lest et nous remontons vers le ciel."

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Ainsi, ce livre qui se présente comme une fiction recèle un intérêt documentaire. Il témoigne de la portée médiatique d'un événement (les journaux sont plein d'articles et d'images sur le même sujet). Il possède à la fois une valeur scientifique (traduisant une performance technique) et une valeur artistique (célébrant la beauté d'un spectacle). Il n'en conserve pas moins une grande fantaisie qui place ses auteurs, Sarah Bernhardt et Clairin, au niveau des grands poètes excentriques, chansonniers et écrivains, qui fréquentent, à  peu près à la même époque, les cafés-chantants, les cabarets d'artistes, le club des Hydropathes ou le Chat Noir : Charles Cros, Émile Goudeau, Alphonse Allais et tant d'autres…)

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Ceci est d'autant plus remarquable que, si Sarah est, jusqu'à aujourd'hui, restée célèbre pour ses excentricités (elle dort dans un cercueil, élève des crocodiles et des panthères, joue "au crocket avec des têtes de mort coiffées de perruques Louis XIV", etc., Clairin, quant à lui, ne bénéficie plus guère que de la réputation d'avoir été, avec Mucha, le peintre "officiel" de Sarah Bernhardt…

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Sarah Bernhardt, par Clairin

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Sarah Bernhardt, par Mucha (affiche de Théodora)

Or, l'artiste mondain, le peintre académique par excellence, se révèle ici non seulement un dessinateur remarquable mais un concepteur d'ouvrage extraordinaire. Ses planches, teintées d'humour et d'ironie, sont d'une grande et véritable imagination :

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Il est vrai que le livre illustré, à la fin du XIXe siècle, est un champ inépuisable d'expérimentations où les  illustrateurs rivalisent de virtuosité. Le domaine reste, me semble-t-il, en grande partie inexploré, même si on se plaît à reconnaître que l'estampe est un terrain privilégié pour les artistes "modernes" (Toulouse Lautrec, les Nabis, etc.)Impressions d'une chaise — et l'emploi du mot "impression" évoque peut-être, alors, le mouvement impressionniste dont il est l'exact contemporain — est tout à fait caractéristique de cet état d'esprit. Des artistes conventionnels dans leur pratique professionnelle ordinaire, deviennent des fantaisistes imaginatifs dans un espace particulier, réservé aux amateurs les plus éclairés.

Me laisse, notamment, pantois d'admiration, l'incipit du livre, où le dessin tout entier (représentant les deux auteurs avec la chaise) sert de lettrine : un M gigantesque et magnifique :

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À condition d'admettre une étroite collaboration entre Clairin et Sarah (et je ne vois pas pourquoi il faudrait, a priori, l'exclure, puisqu'elle est revendiquée par la double signature), Dans les nuages est un livre remarquable, un objet conceptuel, une œuvre qui allie littérature et arts plastiques, jouant de la mise en page, de l'illustration et de la mise en abyme des personnages (les auteurs sont aussi les personnages) et des situations, animant un objet  inerte (une chaise), ici doué d'esprit et de parole…

L'humour de Sarah Bernhardt

Sarah Bernhardt, comme toutes les vedettes de son rang, a fait l'objet d'innombrables caricatures. Ces charges, plus ou moins bienveillantes, finissent toujours, on le sait, par servir la renommée de l'artiste incriminé, dont la célébrité ne fait que s'accroître au fur et à mesure qu'elle est fustigée. Sarah Bernhardt en a abondamment joué pendant toute sa carrière, notamment lorsqu'elle voyageait en Amériques, où l'entertainment pratiquait déjà, bien plus qu'en Europe, l'art de la publicité.

On ne sait pas qui a vraiment écrit le texte de Dans les nuages. Mais on y trouve des pointes comme celle-ci : "—Mais vous allez être trempée, mademoiselle, dit le jeune homme désolé. — Oh ! n'ayez crainte, Monsieur. Je suis si mince que je passe entre les gouttes."

La maigreur de Sarah était l'une de ses caractéristiques les plus souvent mises en avant. "Un fiacre vide s'arrête devant la comédie française. Sarah Bernhardt en descend."

On a représenté Sarah Bernhardt sous les formes corporelles les plus variées, celle d'une asperge, par exemple :

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Le plaisir ou le "bonheur" livresque que me procure Dans les nuages, impressions d'un chaise réside, comme on le voit, dans la concentration d'éléments disparates. Témoignage culturel d'une époque (la "Belle" Époque), il en restitue le caractère "spectaculaire" sur le mode d'une fantaisie débridée. On y trouve la marque d'un corps éloquent (celui de Sarah Bernhardt), mais ce corps particulier, étrange, excentrique, est lui-même doublé par une sorte d'effigie ou de marionnette (la chaise). On y explore la possibilité euphorique d'une manifestation du progrès (le voyage dans les airs devenu possible grâce à la technique moderne) ; et cette "envolée" réconcilie entre elles des conceptions naturalistes (scientifiques) et idéalistes (poétiques).

Enfin, le livre semble bien être le résultat d'une rencontre telle que la vie en produit parfois. Sarah Bernhardt et Georges Clairin ont fait un livre !

Ils se sont envoyés en l'air, et ils ont voulu que ça se sache.


 



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